La Longue Marche

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Partis vers 13h30 pour manifester pacifiquement contre le sommet de l'OTAN, nous arrivons au pont d'Anvers (Grand Pont) qu'un groupe de CRS était en train de boucler. De l'autre côté du pont se trouvent les autres manifestants. Vers la frontière, une épaisse fumée noire monte vers les cinq ou six hélicos qui s'affairent au-dessus de nos têtes. On nous apprend que le poste-frontière a été saccagé et incendié. On nous fait dégager du pont fissa sans grande violence : ils sont alignés, ils marchent au pas, ils poussent. "Tu dégages ou tu vas pleurer", disent-ils à Vincent, photographe.

Commence alors notre "Longue Marche" : d'un pont à l'autre, on nous filtre. En fait, on nous laisse passer dans un sens en nous assurant qu'on ne pourra pas repasser le checkpoint dans l'autre. Au passage, on nous conseille de ne pas aller nous joindre à ceux qui se font déjà matraquer. Gentille attention, dissuasion discrète. On hésite. Un CRS à qui je demande "Vous feriez quoi à notre place ?" me répond : "Je resterai chez moi devant ma télé !" Nous continuons. Sur le pont du Rhin, le reste d'une barricade encore chaude et des centaines de culot de grenades lacrymogènes, des éclats de verre. Au milieu du pont, la situation s'éclaircit un petit peu : au loin, la route du Grand Pont d'où nous somme partis est saturée de camions de CRS. A leur tête, plusieurs canons à eau prêts à entrer en action. Des retraitées militantes du PCF affirment avoir essuyé des tirs de pierres de jeunes cagoulés. En s'éloignant, elles lâchent un "Merci Sarkozy !" D'autres manifestants rebroussant chemin nous disent que des anarchistes munis de barres de fer se trouvent au pont et que "ça ne va pas tarder à caillasser". En effet, quelques minutes plus tard éclatent les grenades assourdissantes, fument les lacrymos et arrosent les canons. On revient au dernier barrage, qui nous fait longer le port industriel du Rhin à gauche et de petites propriétés aux jardins coquets à droite. Quelques kilomètres plus loin, un nouveau barrage, de gardes mobiles (gendarmerie), cette fois. Impossible de passer pour l'instant : "On a des ordres". On s'arrête pour une heure. Des journalistes d'ARTE tentent de négocier : "On a une bande vidéo à rendre". D'autres s'insurgent : "Mais laissez-nous rentrer chez nous !". Pas moyen. C'est l'occasion de s'offrir une petite sieste aux pieds des gendarmes. Ensuite, une fois re-filtrés, il nous faudra slalomer dans la cité Ampère, quelque part dans le Neudorf, pour revenir à la rive d'où nous sommes partis. Sur le pont du Danube que nous repassons, nous sommes fouillés. Les CRS vérifient que nous n'ayons pas de lunettes anti-gaz, pas de masque, pas de cagoule. Un chèche suspect retient leur attention : "C'est quoi, ça ? Un foulard ? C'est pour vous masquer ? Vous vous cachez ? C'est ça la démocratie ? C'est lâche de se cacher !" Un autre me fait les poches : rien que quelques badges pacifistes, pas de quoi s'inquiéter... Par contre, les affiches de Claire permettent au grand CRS de lire du Brecht peut-être pour la seule fois dans sa vie. Il doit trouver ça beau et plein d'amour puisqu'il ne garde même pas les feuilles et nous laisse (essayer de) rentrer chez nous.

 L'atmosphère est  celle d'une guerre civile. Le vrombissement des hélicos fait un bruit de fond continuel sur lequel viennent siffler les sirènes franco-allemandes des voitures, des camions, et des zodiacs, cette manifestation a un goût d'exode : elle n'a ni forme ni but.
Revenus sur la rive d'où nous sommes partis, nous constatons que les troupes du Grand Pont ont avancé : le cortège de la manifestation (ceux qui ont pu rester ensemble et ne pas se disperser) se déploie lentement. Derrière nous passent en trombe les véhicules anti-émeutes de la gendarmerie (des VAB bleu marine).

Au loin, la fumée s'estompe.

BC

Publié dans Sommet de l'OTAN

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