Claude Lanzmann : un boxeur contre le temps

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Il entre sous les applaudissements de la salle comble de la librairie Kléber, comme un lutteur attendu avec impatience. De l'imposante hauteur de ses 84 ans, Claude Lanzmann a la carrure d'un ancien boxeur. Un boxeur de la pensée qui aurait affronté plusieurs fois la mort. Un boxeur qui n'aurait cessé de se mesurer au temps…
 
 

D'abord, Claude Lanzmann prend son temps. Avant de répondre à la première question de l'entretien — qui durera finalement moins d'une heure —, il réclame le café qu'on lui avait promis. La tasse finit par arriver. Lanzmann y boit quelques gorgées et commence : "Le temps pour moi s'est arrêté dans des circonstances que je ne connais pas et que je ne connaîtrai jamais", dit-il à propos de son œuvre magistrale, Shoah (parue en 1985), à laquelle il consacra douze années de sa vie. Né dans une "urgence extrême", ce film aura été construit au fil des ans, avec une "patience infinie". Et Lanzmann de rappeler : "Ce film n'est pas un film sur les survivants d'un génocide : c'est une œuvre sur la mort. Mais les morts ne peuvent témoigner pour les morts. C'est à cette contradiction fondamentale que j'ai été confronté." Après Shoah, "il a fallu du temps pour que le temps se remette lentement à passer."
 
 

Son livre paru récemment chez Gallimard, Le Lièvre de Patagonie, est sous-titré "Mémoires". Un large bandeau rouge quelque peu racoleur précise en outre : "Les mémoires de Claude Lanzmann". Car on s'attend à beaucoup. La vie du personnage intrigue : résistant, juif sans véritable confession, étudiant de philosophie engagé dans la plupart des combats idéologiques du XXe siècle, amant de Simone de Beauvoir, cinéaste génial… Que nous dit Lanzmann, au fond, derrière chacune des 550 pages de cet ouvrage d'une vie qui lui semble éternelle ? Qu'il faut aimer la vie malgré tout, par-dessus tout.
 
 

Claude Lanzmann n' est pas un homme qu'on pourrait qualifier de "sympathique". Sa voix a quelque chose d'étrangement calme. Elle s'élève lentement, parfois avec humour mais toujours feutrée d'un calme impressionnant et d'une troublante fermeté. Ses mains épaisses posées sur la table bougent peu. Lanzmann prend le temps à bras le corps. Le temps de choisir ses mots et les liaisons à faire entre chacun d'eux. Il parle comme il dit écrire : minutieusement, n'avançant que si chaque phrase restitue exactement sa pensée, s'adossant à la perfection. Comme s'il nous invitait nous aussi à prendre le temps de comprendre ce qu'il nous dit, et comprendre l'importance de ses films — ou de son livre (écrit sous dictée). Car Claude Lanzmann est tout à fait conscient de la valeur de ses œuvres. Il le répète : "Il m'arrive d'être orgueilleux de ce que j'ai fait. Mais l'orgueil et la vanité, ce n'est pas la même chose !". À propos du Lièvre de Patagonie, il affirme, sur un ton à moitié rieur : "Vous devriez quand même dire que ce livre est de la grande littérature !"

 
 

Mais si Claude Lanzmann est surtout connu pour Shoah, davantage une œuvre d'art magistrale qu'un simple documentaire sur les camps d'extermination, il rappelle volontiers les conditions de préparation et de réalisation de ses autres films : Pourquoi Israël ? et Tsahal, une oeuvre consacrée à l'armée israélienne au début des années 1990. Itzahk Rabin, ministre de la Défense israélien et grand admirateur de Shoah lui avait proposé de faire un film sur l'histoire d'Israël, ce que Lanzmann avait refusé : "Si j'avais fait ce film, j'aurais fait un récit aveugle. Il aurait fallu faire deux récits donnant chacun une version différente de l'histoire : une version israélienne et une version arabe. Or ceux qui ont adopté cette méthode du double récit ont fait de mauvais films." Claude Lanzmann proposera donc à Rabin de filmer un documentaire sur l'armée des descendants des Juifs exterminés dans les chambres à gaz. Un film sur la "réappropriation de la force et de la violence par le peuple juif", par ceux qu'il appelle des "soldats de la vie". Lanzmann ne se prononcera pas sur la "réappropriation de la violence par les Israéliens aujourd'hui" et refusera de parler de Gaza, une question qu'il juge polémique. "Regardez mes films : vous verrez qu'il ne s'agit pas d'œuvres de propagande." Il nous renvoie à la Revue des Temps modernes qu'il dirige et aux éditoriaux qu'il a écrits à ce propos.

 

Ce (trop) court entretien se termine par une séance de dédicaces à laquelle Lanzmann s'adonne patiemment. Chaque femme lui tendant un exemplaire dessine chez lui un sourire charmeur qui rehausse ses yeux bistres. Décidément, Claude Lanzmann n'a pas fini d'esquiver les assauts du temps. Car au fond, il semble que pour lui, "le temps n'a jamais cessé de ne pas passer…"

 

BC

 

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