"Le Lièvre de Patagonie" : les mémoires de Claude Lazmann

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Nous disions que Claude Lanzmann avait quelque chose d'un boxeur (voir « Claude Lanzmann, un boxeur contre le temps »). Il le dit lui-même dès les premières pages de ses mémoires, parus récemment chez Gallimard : « J'ai grandi en crounch, courbure du torse si prononcée  que les poings adverses glissent sans cogner vraiment » (p.17). De Clermont-Ferrand à Berlin, de Saint-Germain des Prés à Pyongyang, Moscou et Pékin, de la Résistance à la guerre d'Algérie ou du Kippour, de Shoah à Pourquoi Israël et Tsahal, Claude Lanzmann a bourlingué de combats en combats — de femmes en femmes, aussi — comme un personnage de Jean Genet, esquivant au cours de ses pérégrinations quelques horions, coups de matraques et heures de garde à vue.

 

Lanzmann est l'un des derniers "intellectuels" du XXe siècle, de la même trempe que Sartre, Beauvoir, Deleuze, ou Albert Cohen, Gershom Sholem, ses amis et son amante. Des "intellectuels" comme on n'en fait plus, dont l'engagement ne se limite pas au cadre d'un plateau TV ou d'un studio de radio, et qui fut parfois mis à mal devant les réalités totalitaires (du stalinisme nord-coréen, par exemple). Lanzmann sut garder l'objectivité d'un « journaliste » pour des reportages engagés dans Elle, L’Express ou Le Monde, avant de finir par diriger lui-même une célèbre revue : Les Temps modernes, longtemps pilotée par Sartre et dont Lanzmann s’occupe depuis la mort du « Castor », en 1986.

 

Le Lièvre de Patagonie ne se veut ni un livre de confessions ni une œuvre fleuve pour ego surdimensionné, même si de nombreuses pages mettent en scène l'auteur risquant sa vie soit par stupide insouciance (ses périlleuses aventures alpines avec le Castor, une baignade intrépide en Israël), soit par acquiescement volontaire au risque mesuré et assumé (les missions du maquis, les conditions de tournage parfois extrêmes de ses films). Nous suivons un fil rouge qui traverse une longue vie faite de questions, de prises de positions se voulant autant de réponses à des doutes. Claude Lanzmann définit ce fil rouge : c'est celui qui sépare le courage de la lâcheté. C'est sur ce fil qu'il marche depuis 70 ans.

Il dit avoir une admiration et un respect profond, presque religieux pour les héros qui surent choisir la vie, survivre dans le pire plutôt que de se libérer par la mort : les résistants torturés qui avouèrent pour ne pas mourir, ou les Juifs des Sonderkommandos qui oeuvrèrent au cœur de la mécanique exterminatrice dans les camps d'Auschwitz, Chelmno, Majdanek, Sobibor, Treblinka ou Belzec.

 

Et du courage, il en fallut en 1943 devant les Allemands ou la mitraillette ce milicien qui l’arrêta, une nuit où il montait au maquis avec sa cargaison d’armes et de munitions. Du courage, encore, pour mener à terme, après douze ans de tournage, l’œuvre magistrale qui lui a conféré une renommée mondiale : Shoah. Il en fallut devant le SS de Tréblinka, Suchomel, que Lanzmann dut filmer en cachette, après avoir chèrement négocié une interview sans caméra. Il raconte comment d’autres interviews de SS tombèrent à l’eau parce que le pot aux roses (ou plutôt la « paluche », cette mini caméra planquée au fond d’un sac découpé) était découvert.

 

Avec celles qui nous montrent le jeune Claude résistant en Auvergne aux côtés de son père et de son frère, les pages les plus passionnantes de cette autobiographie sont indéniablement les dernières : celles qui sont consacrées à la genèse, au tournage et à la diffusion de Shoah. Lanzmann y dévoile les angoisses et les vides autour desquels le film (qu'il appela pendant des années "la Chose") s’est peu à peu construit. Il nous parle de ces hommes et ces femmes rayonnant d’humanité, de modestie et de courage comme Abraham Bomba, le coiffeur de Treblinka, ou Rudolf Vrba, membre de l’organisation de résistance à l’intérieur d’Auschwitz et qui s’est évadé du camp, ou encore Filip Müller, qui a passé trois ans dans les Sonderkommandos de Birkenau et Simon Srebnik, jeune garçon de treize ans exécuté d’une balle dans la nuque au bord d’une fosse commune de Chelmno, miraculeusement « revenant » du désastre. Dans Shoah, ce ne sont pas les destins personnels — si héroïque fussent-ils — mais la destruction du peuple juif vue par les témoins (victimes et bourreaux) que Lanzmann cherche à dire, à montrer par la seule parole. Une parole qu’il a réussi à faire advenir au fil des ans, dans son acharnement herculéen de boxeur de la mémoire.

 
 

Le Lièvre de Patagonie, éditions Gallimard, collection « Blanche », 25 euros

 

BC

 

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