"Strasbulles" : rencontre avec Olivier Bron

Publié le par baptiste cogitore

Quand  la micro-édition rêve en macro-diffusion

 

 

Auteur de « Pop-up » et « L’âtre périlleux », membre du collectif Troglodyte, participant au fanzine Écarquillettes et au webzine Numo, organisateur des rencontres autour de la micro-édition dans le festival Strasbulles, Olivier Bron s’interroge sur la capacité des auteurs indépendants à diffuser leur art sur la toile. 


Olivier Bron (photo : geneviève monette) 

Pour la deuxième édition de Strasbulles, qu’est-ce qui a changé pour vous par rapport à celle de septembre 2008 ?

C’est un festival de bénévoles mais qui a des ambitions de professionnels. Par rapport à l’an dernier, il y a eu une nette amélioration en ce qui concerne les expositions. La micro-édition est bien représentée depuis le début : on nous accorde une belle place au cœur du festival, ce qui donne de la bande dessinée une image jeune et dynamique. Strasbulles est un peu un festival qui a les défauts de ses qualités : il est fait par plein de gens différents qui viennent de divers horizons. Du coup, Strasbulles est très ouvert. En revanche, cette ouverture empêche un peu à l’événement d’avoir une ligne artistique claire. Il y a un petit côté déballage d’artistes… Un petit peu de flou sur ce qu’on veut apporter au public, aussi. Ceci dit, c’est normal : ce n’est que la deuxième édition et les choses se mettent en place petit à petit. Mais en ce qui concerne la micro-édition, c’est un des rares festivals où on est à ce point mis en avant.

 

Strasbulles : « festival européen de la BD » : la dimension internationale a-t-elle été conservée en micro-édition ?

Oui, Grand-papier, représenté par Pascal Matthey, est un collectif belge. Il y a aussi Strapazin, un collectif suisse-allemand très célèbre là-bas et qui recueille un succès important depuis vingt-cinq ans.

 

Les festivals de bande dessinée sont souvent le lieu d’un vaste déballage publicitaire, foires commerciales où se croisent et s’affrontent les collectionneurs les plus frénétiques… Est-ce que la micro-édition échappe à ces « dérives » ?

Le système de tables rondes est prévu pour éviter la cohue des dédicaces et aménager un espace de rencontre avec les auteurs en essayant d’échapper à une certaine « faune festivalière » assez détestable qui se presse plus pour obtenir un dessin et mettre leurs BD sous blister que pour lire et découvrir de nouveaux auteurs. Ceux-là font peur à tout le monde : ce ne sont plus des lecteurs. Il leur faut seulement une tranche de plus dans leur bibliothèque. En micro-édition, le problème ne se pose pas. Il nous arrive de faire des dédicaces, bien sûr, mais on n’intéresse pas ce public-là. Ils viennent pour voir les auteurs qui vendent ! Nous, nous faisons des dédicaces à des gens qui aiment lire…

 

 

Quels mots utilisez-vous pour parler de votre art ?

Je ne sais pas. C’est toujours difficile : ici, on emploie plutôt les mots de micro-édition parce que c’est venu « comme ça ». « BD indépendante », ça n’a pas de sens parce que Delcourt a une maison d’édition indépendante tout en étant un très gros éditeur. La distinction pourrait se faire sur le fait d’avoir ou non un diffuseur, mais certaines maisons ont leur diffuseur alors qu’il s’agit de très petites boîtes… Alors oui, on parle de « micro-édition », ou de « BD alternative ».

 

Quelles libertés offre la micro-édition, quelles contraintes impose-t-elle ?

La liberté est à peu près totale. La contrainte, c’est le temps qu’on peut y mettre bénévolement. La couleur, aussi : elle coûte beaucoup trop cher pour qu’on puisse en faire en micro-édition. Pareil pour les couvertures cartonnées. Il s’agit de faire des livres qui ne coûtent pas très cher, puisque de toutes façons, ils ne rapportent rien ! C’est un espace de liberté où on contrôle ce qu’on fait du début à la fin, jusqu’à la vente.

 

La micro-édition, c’est une pratique collective ? (on parle parfois davantage de collectifs d’auteurs que d’auteurs : Troglodyte, L’institut Pacôme, Numo, Habeas Corpus, par exemple) ou est-ce avant tout une recherche esthétique individuelle ?

D’après moi, c’est d’abord une pratique collective : on crée une structure avec des amis, des gens avec qui on a envie de travailler. Et ensemble, on monte une structure pour générer une synergie, une énergie commune. Faire de la micro-édition tout seul dans son coin me semble vraiment lourd. Mais c’est pareil en musique : jouer en groupe enrichit le travail, par émulation et par les conseils que les autres vous donnent. C’est vrai que la bande dessinée est très vite un travail solitaire, un travail d’auteur. Le fait de savoir qu’une structure existe, de ne pas se retrouver tout seul, les bras ballants et le regard perdu quand vous avez fini de dessiner vos planches… c’est rassurant ! Beaucoup de membres de Troglodyte ont déménagé, et on s’aperçoit qu’il est plus difficile de poursuivre une activité commune en s’appuyant seulement sur les individus et non plus sur le mouvement qui existait quand on était tous ensemble…

 

 

Est-ce que votre expérience de la BD sur le Net a été concluante ?

 On est tous des « auteurs papier ». Quand vous sortez d’une école de dessin, vous avez appris à travailler sur du papier pour une publication papier. Le fait de se dire qu’on va se mettre à travailler pour un webzine nécessite une réelle adaptation, une vraie réflexion sur le support. Ce n’est pas une transposition du papier à l’écran. Cette réflexion-là n’est pas forcément menée par les auteurs de collectifs Web (Numo, par exemple) et c’est ça qui nous déçoit. Ce n’est pas forcément une question d’interactivité — qui est déjà un embranchement vers quelque chose d’autre que la bande dessinée. Rien que de penser qu’on dessine pour un écran vertical avec des pages qui se superposent, ça implique de se poser des questions (sur le format, le rythme de lecture) que nos auteurs ne se posent pas vraiment. Autant rester dans une publication papier, dans ce cas.

 

Est-ce que le Web vous semble être un outil de démocratisation de la BD ?

Le problème du net, c’est qu’il n’y a pas de système économique associé. On ne peut pas se dire qu’on peut gagner sa vie d’auteur sur le net. À partir de là, tout ce qu’un auteur fait et publie sur Internet, il le fait à côté de son activité professionnelle. L’autre problème est de savoir quel est le lectorat d’Internet, et comment lui faire confiance. Je ne suis pas sûr que la façon de lire sur le Net se prête à y tester de nouveaux modes d’expression ou de narration : je crois vraiment que le média présente des potentialités énormes et bien au-delà de la BD, mais je doute qu’il soit aujourd’hui approprié. Actuellement, beaucoup de contraintes techniques font qu’on ne peut pas passer cinq heures devant son écran à explorer l’univers d’un auteur.

 

C’est ce qui explique que les histoires que racontent les auteurs sur le Net sont courtes (gags, strips courts, etc.) ?

Au niveau du lectorat, oui, c’est ce qui marche. Les sites qui génèrent 35 000 ou 40 000 visiteurs par jours sont ceux où l’on trouve des blagues ou des tranches de vie : des choses très courtes, jamais graves. On se retrouve un peu face à une obligation de légèreté qui est aussi liée au format : en deux pages, il est impossible de développer quelque chose de vraiment profond. Le blog de BD le plus visité en France, c’est « Pénélope joli cœur », la chronique d’une nénette parisienne... C’est assez parlant sur ce qu’est le blog et la façon de raconter : c’est très court, c’est léger, c’est du consommable. Mais aussi parce que le lectorat d’Internet, ce sont souvent des gens qui sont sur le Net toute la journée, des informaticiens qui ont besoin d’une pause-café. Pour une grosse partie du moins, je ne crois pas que ce soient des lecteurs ni même des lecteurs de BD.

 

Il y a donc comme une contradiction entre faire de la bande dessinée d’auteur, en menant une recherche artistique individuelle — ou collective — et la diffuser sur Internet, puisque c’est finalement en arriver à faire du « consommable »…

En tous cas, c’est la façon dont je le ressens. Je serais curieux de connaître le lectorat de Grand Papier, par exemple. C’est un collectif où un grand nombre d’auteurs parviennent à travailler dans une même direction, dans un format assez élégant, assez élitiste a priori. Je serais curieux d’en connaître le public. On ne tombe pas sur Grand Papier comme on tombe sur un blog. C’est vrai qu’on a tendance à associer le Web à la blogosphère où chaque auteur raconte sa vie — ce qui devient vite lassant. Internet apporte tellement d’autres possibilités !

 

/ Propos recueillis par Baptiste Cogitore. Photo : Geneviève Monette.

+ liens : Troglodyte / Numo / Grand papier / Pénélope Joli cœur 

 

 

 

Publié dans bande dessinée

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