3e édition de "Shalom Europa", festival de cinéma israélien à Strasbourg

Publié le par baptiste cogitore


 

Les sales guerres de Tsahal

 

            Le festival du film israélien « Shalom Europa » s’est déroulé du 15 au 22 juin. Dans cette troisième édition, plusieurs films inédits étaient en compétition à Strasbourg. Parmi eux : À cinq heures de Paris, Les Solitairesou encore Esquimaux en Galilée. Plate-forme s’est penché sur deux œuvres qui interrogent Tsahal et ses guerres : Lebanon(reprise) et Les Solitaires.

 

Huis clos

       L’an dernier, « Shalom Europa » avait diffusé en avant-première Valse avec Bachir, l’excellent film d’animation d’Ari Folman, sur la guerre de 1982 contre le Liban et les massacres de Sabra et Chatila perpétrés par les phalangistes chrétiens sous l’œil de Tsahal. Lebanon, de Samuel Maoz, traite plus ou moins du même sujet, mais alors que Folman multipliait les points de vue et les va-et-vient temporels, Maoz concentre son action dans un huis clos à l’intérieur d’un char Merkava où sont entassés cinq hommes, dont un prisonnier syrien. Primé à la 66e Mostra de Venise, Lebanonest incontestablement un grand film sur le cinéma et ses pouvoirs. À part deux plans (le premier et le dernier, dans un champ de tournesols), le spectateur est enfermé dans le tank et ne voit le monde qu’à travers les viseurs de la tourelle. Tirer ou ne pas tirer ? Laisser vivre ou tuer pour survivre ? Comment rester humain au milieu de l’enfer ? Le film au mimétisme puissant pose ces questions avec une certaine lourdeur visuelle, volontairement oppressante, qui en fait une machine à déconstruire les topoï du genre. La guerre y est montrée crûment, pour ce qu’elle est : incompréhensible, scandaleuse, insupportable. À part l’épisode de la prise d’otage où la métaphore de la Vierge à l’enfant décale l’horreur du champ de bataille, on reste skotché au viseur et, comme les tankistes, glacé d’effroi.

 

 

« Traîtres »

     En compétition cette année dans le festival, Les Solitaires(Ha Bodedim en hébreu) donne une image tout aussi subjective de Tsahal. Classé quatrième meilleur film par le public strasbourgeois, le film de Renen Schorr s’inspire d’une histoire vraie : en 1997, deux soldats juifs d’origine russe, Sasha Blochin et Glori Cambpell, sont accusés d’avoir vendu des armes aux Hamas et mis aux arrêts dans une prison où on les harcèle. Pour obtenir la révision de leur procès et faire entendre leur innocence, les « traîtres » prennent leurs co-détenus et leurs gardiens en otage. Renen Schorr sonde ici les geôles militaires de Tsahal et l’administration pénitentiaire, nécessairement inflexible face aux deux soldats « solitaires ». À mi-chemin entre l’habituelle histoire de prison (l’univers carcéral y est montré à travers d’inévitables clichés) et le film militaro-juridique (bien moins élogieux que Des hommes d’honneur car Sasha et Glori n’ont pas les moyens de se payer Tom Cruise comme avocat et héritent d’une petite assistante sociale pour leur défense), Les Solitaires mélange assez bien humour noir et indignation. Tout le film fonctionne admirablement dans la dénonciation d’une armée pas aussi soudée que la doxa israélienne le prétend.

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"Les Solitaires"

 

Boycott

     Lebanon et Les Solitaires attestent bien, s’il en fallait la preuve, que les cinéastes israéliens ne sont pas les propagandistes de l’Etat hébreu tels que les présentent les partisans du boycott culturel (re)lancé suite à l’agression de la flottille humanitaire croisant vers Gaza par les commandos marins d’Israël. Dans ces deux films où l’armée israélienne apparaît dans un contrepoint cinématographique au Tsahal de Claude Lanzmann, les auteurs sont clairement critiques à l’égard de cette institution très fortement présente dans la vie des Israéliens. Dans Lebanon— outre la performance originale de la caméra —, elle est montrée un peu comme dans films français sur la guerre d’Algérie (Avoir vingt ans dans les Aurès, ou plus récemment L’Ennemi intime) : tantôt les bons soldats couvrent pudiquement une mère nue qui vient de perdre sa famille, tantôt ils abattent un paysan dont les membres ont été arrachés par un obus du tank. Dans Les Solitaires, l’erreur judiciaire commise sur deux boucs émissaires rappelle la difficile intégration des Russes dans la société israélienne, et en particulier dans son armée.

 

« Cinéma très critique »

       Mme L., l’une des organisatrices de « Shalom Europa » explique : « Le festival a été créé par trois cinéphiles voici trois ans. À travers son cinéma très critique, nous voulions donner d’Israël une autre image que celles qui sont véhiculées par les grands médias. En insistant notamment sur sa part de culture européenne ». D’où le nom du festival, signifiant littéralement « Paix-Europe » mais aussi « Accueil-Europe ». D’aucuns disent qu’on ne peut pas expliquer Israël, alors on le montre. C’est exactement la conception des organisateurs : en sélectionnant la dizaine de films de l’édition 2010, ils ont voulu proposer au public strasbourgeois la vision d’une société complexe et multiforme. Et de dénoncer l’appel au boycott des produits culturels israéliens. Le réseau de diffusion « Utopia » avait notamment indiqué qu’il reportait la sortie du film de Leonid Prudovsky (À cinq heures de Paris, en compétition à Strasbourg) avant de revenir plusieurs fois sur cette décision. Pour l’organisatrice, « c’est aller à contre-courant de notre démarche d’ouverture ». « Au moment des événements, ajoute-t-elle, j’étais en Israël. Nous avons hésité un instant à annuler le festival. Nous avons décidé de le maintenir justement pour amener le public strasbourgeois à reconsidérer Israël à travers son cinéma ». Et de rejoindre ainsi le producteur et réalisateur Ludi Bocken s’adressant aux dirigeants d’ « Utopia » qui avaient retiré son film Marga de leur réseau (Libération du 9 juin) : « L’argent de l’Etat israélien, fédéré par l’Israeli Film Foundation, aide à la production de films qui ne représentent en rien le gouvernement israélien ».  Ce n’est pas parce que ces films sont subventionnés par le ministère de la culture de Limor Livnat (Likoud) qu’il faut voir en eux des œuvres de propagande au service d’un gouvernement d’extrême droite. Force est de leur donner raison, si l’on regarde la qualité et la diversité des films proposés par « Shalom Europa ».

 

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