"Ceci est mon père"/Ilay den Boer

Publié le par Baptiste Cogitore / Claire Audhuy

 

 

Présentée à la sixième édition du festival de jeunes metteurs en scène européens Premières, cette création des Pays-Bas retrace la vie de Gert, le père goy d’Ilay, fils de sa femme juive. Et Illay den Boer d’amener son père sur scène pour raconter sa vie en musiques, objets et souvenirs. De la première Intifada à son opération de l’appendicite en passant par un passage à tabac et la naissance d’une petite sœur, le metteur en scène mêle la grande histoire avec l’histoire familiale.


 ilay

Ilay et Gert / ©Den Boer

 

Les vraies confidences

 

Multilingue

Ceci est mon père commence comme un « two-men-show » multilingue entre père et fils : Ilay, 24 ans se présente : juif, né à Jérusalem, auteur-metteur en scène. Parle anglais, néerlandais et hébreu. Et voici son père : Gert, né en 1959 dans une famille protestante des Pays-Bas. Gert Assure la traduction en français des propos de son fils — qu’il commente, nuance et détourne avec humour. « Vous avez la vie de mon père entre les mains », dit Ilay. Il vient de distribuer un petit livret où la vie de Gert est résumée en quelques pages d’éléments forts, tels son « premier voyage en Israël », son « dépucelage probable », le « rôle de Jésus dans le film Retour en Galilée » ou la « naissance d’Ilay ».

 

Placard

Dans un premier temps, les deux hommes jouent avec le public en improvisant plus ou moins habilement des réponses aux questions sur leur histoire qui fusent de la salle à leur demande. On commence à comprendre ce qui les sépare — la judéité d’Ilay n’étant que la partie émergée de l’iceberg. Ce qui les rassemble ? une passion commune pour le football et le goût des relations humaines. Chaque date soulevée, chaque question posée ouvre ainsi une niche du placard en fond de scène où se trouvent rangés les symboles familiaux qui constituent autant de fragments du vécu de Gert.

 

« Coq »

Le dialogue avec le public se poursuit d’une date à l’autre, jusqu’à un certain soir d’hiver où Ilay se souvient comment Bernie, un copain de club qui s’est étonné de voir qu’il était circoncis, le passe à tabac avec une dizaine de complices en le traitant de « sale youpin ». Antisémitisme ? Pour Gert, ce sont des pauvres types sans éducation, rien de plus. Et la croix gammée tracée à la merde sur leur voiture ? « — Tu vois une szvastika, toi ? On dirait plutôt un coq qui picore, non ? ». Et de pointer la « fantaisie » de son fils (comprendre « imagination débordante »). Du placard surgissent alors des emblèmes nazis, des stèles juives profanées à la peinture, un drapeau israélien brûlé et des silhouettes de néonazis à taille humaine, comme autant de preuves accablantes pour ce petit pays jadis réputé pour sa tolérance religieuse.

 

Témoins et acteurs

Dans une pièce où une histoire familiale rejoint l’Histoire collective de l’Europe, c’est moins la montée de la xénophobie en Hollande que les peurs et les préjugés de chacun qui sont ici mis en scène. Piet Menu, producteur de la pièce et des autres créations d’Ilay den Boer explique qu’il ne s’« agit pas d’un spectacle autobiographique » même si l’auteur-metteur en scène « s’inspire des événements de sa vie et de celle de son père ». En parvenant à éviter un spectacle moralisateur, Ilay et Gert den Boer parviennent à plonger le public dans un rapport à l’autre et à la scène très particulier : témoins et acteurs en même temps, nous assistons au dévoilement de troublantes confidences où angoisse, haine et violence résistent au discours rationnel et réconfortant du père.

 

 

Actualité

Ceci est mon père (« Dit is mijn vader » en VO) est le troisième volet de la Fête promise, une série de 6 spectacles commencée en 2008 dont Ilay den Boer a déjà réalisé la moitié depuis la fin de sa formation à l’École des Beaux-Arts d’Amsterdam. Dans chacune de ses créations à la forme déroutante, le jeune dramaturge s’interroge sur son identité, son histoire familiale et son lien avec l’actualité. Dans Bon appétit, pièce articulée autour du repas de sa Bar Mitsva, c’était sa mère qui était sur scène ; dans Hurler et tirer, le public montait dans un autobus ressemblant à celui dans lequel sa grand-mère maternelle avait fui les persécutions en Lituanie pour gagner Israël pendant la Seconde Guerre mondiale. Le producteur Piet Menu ajoute à propos de « l’actualité » d’Israël : « Ilay aime son pays mais n’accepte pas ces actes meurtriers (l’attaque de la flottille humanitaire par Tsahal, ndlr.). En revanche, cela ne l’empêche pas de jouer. Contrairement aux deux premiers spectacles de la série, Ceci est mon père ne fait pas référence à la Palestine. » Ilay den Boer a été nommé directeur artistique du festival « Confronting Cultures : Israel op het podium » pour l’édition 2011, qui aura lieu à Tel Aviv et à Amsterdam.

 

 

// À voir : Dit is mijn vader (durée : 1h30)

samedi 5 juin à 14h et 20h

au Maillon-Wacken

Réservations : 03 88 24 88 24 (TNS) / 03 88 27 61 81 (Le Maillon)

festival-premières-2010-strasbourg-133x150  

 // Voir la programmation du Festival Premières#6

Publié dans théâtre

Commenter cet article