Entre urgence et liberté

Publié le par baptiste cogitore

Des écrits inédits de l’auteur pragois ont été traduits pour la première fois en France. Sans éclairer d’un jour nouveau l’œuvre kafkaïenne, ils permettent néanmoins de sonder la mécanique d’une écriture de l’inachevé, du fragmentaire et toujours suspendue au silence.

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En France, hormis l’œuvre fictionnelle de Franz Kafka, nous connaissons surtout la Lettre au père, écrite en 1919 et jamais envoyée au destinataire, ainsi que son Journal, recueil de textes épars réunis par son meilleur ami, futur biographe et lui-même romancier : Max Brod. La forme originelle du Journal consistait en une série de 13 cahiers in-quarto couvrant une période allant de 1910 à 1923, un an avant la mort de Kafka. Max Brod prit en charge la première édition du Journal en 1937, en supprimant bon nombre de variantes, de répétitions, d’aphorismes trop obscures ou de fragments interrompus. Il parut en France en 1945 sous le titre de Journal intime, aux éditions Rivages. Dans une postface écrite en Israël en 1950, Brod expliquait que « la structure de ces treize cahiers in-quarto diffère de celle des cahiers bleus in-octavo, qui contiennent presque uniquement des idées de récits, des fragments, des aphorismes ». Et il ajoutait : « Ces cahiers feront l’objet d’un autre volume ». Connus en Allemagne, ces textes viennent d’être traduits en français aux éditions Payot, dans la collection « Rivages ».

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Kafka vers 1923

« 
Traduttore,
traditore » ?

Parmi les plus célèbres traducteurs de Kafka arrive en tête Alexandre Vialatte, qui fut son introducteur en France dans les années 1930 ; puis vient Marthe Robert, qui s’illustra dans l’établissement de ses œuvres chez Grasset (où a paru le Journal en 1954) puis chez Gallimard, pour qui elle a contribué à établir les œuvres complètes dans la « Pléiade ». Les Cahiers avaient déjà paru en langue originale (Kafka n’a, rappelons-le, jamais écrit qu’en allemand) sous le titre Oktavhefte. Traducteur de « classiques » et modernes allemands (Bertolt Brecht, Karl Kraus, mais aussi Karen Duve ou Markus Werner) Pierre Deshusses s’était à son tour attaqué à Kafka en traduisant les Lettres à Max Brod (Payot, 2008). La Kunststiftung NRW lui a d’ailleurs remis le prix du meilleur traducteur pour l’année 2009 (1). Et il y a fort à parier que les Cahiers de Kafka y sont pour quelque chose !

Alors que Max Brod avait plus ou moins épuré, affiné et poli le Journal (Tagebuch) de son ami, Pierre Deshusses explique dans sa préface que son édition cherche à coller au plus près la forme originelle des cahiers d’écoliers d’où sont sortis ces fragments : « Souvent, les textes se chevauchent, reviennent, se dispersent, s’ensablent avant de couler à nouveau entre des rives parfois solides, parfois incertaines. C’est la valeur d’une telle édition : donner à voir le tâtonnement et l’incertitude de l’écriture. » Au fil des pages, nous assistons ainsi à l’élaboration de fragments de récits qui n’aboutissent qu’à d’autres fragments, d’autres récits, écrits « dans une frénésie que l’on peut appeler ivresse, que l’on peut appeler urgence ou liberté », selon le traducteur qui se soumet ici au difficile exercice d’une transcription aussi fidèle que possible de la chaotique mouture initiale.

 

Une poétique de l’interminable

Dès lors, le lecteur plonge dans l’imaginaire kafkaïen, vers une étrange expérience quasiment apnéique : la main de l’auteur s’arrête souvent au milieu d’un texte, d’une phrase ou d’un mot. L’histoire qu’il avait commencée est entrecoupée de trois ou quatre autres récits dans trois ou quatre versions différentes : un dialogue devient narration à la troisième puis à la deuxième personne. Puis on revient au récit interrompu. Ces Cahiers ressemblent à la petite histoire de la Muraille de Chine qu’ils contiennent : ils sont construits par tronçons plus ou moins longs, par fragments qui finissent par constituer le lieu du déploiement d’autres possibles, d’autres vies, d’autres personnages. Un art poétique de l’interminable, de l’illimité.

 

Écrits intimes

Pour la plupart imaginaires, ces fragments laissent néanmoins affleurer des traces d’une autobiographie incoercible, dans la mesure où le rêve est une composante essentielle du biographique kafkaïen. Pierre Deshusses remarque fort justement que « ces cahiers (…) n’obéissent à aucun genre et les transgressent tous. » Ici, c’est le brouillon d’une lettre remerciant l’envoi d’un livre sur Beethoven et de Schopenhauer. Là, c’est la froide constatation d’une souffrance qui s’installe et durera jusqu’à la fin : « Parfois je crois que j’expie toute la douleur de mes fautes passées et à venir par la douleur qui traverse mes os, quand je rentre le soir ou le matin après l’équipe de nuit et que je quitte la fabrique des machines. Je ne suis pas assez robuste pour ce travail, je le sais depuis longtemps et pourtant je ne change rien. » (janvier-février 1917) ou ces « simples » phrases, jetées au milieu des cahiers : « Je ne vois pas d’issue » ; « Peur de la nuit, peur de la non-nuit. » (18 octobre 1917). Les rêves sont autant d’amorces de fictions que Kafla finit par abandonner.

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Kafka en 1906

Destinés aux flammes

Kafka, on le sait, avait demandé à Max Brod de brûler la plupart des écrits qui n’avaient pas encore été publiés de son vivant. Dans une lettre — jamais postée — du 29 novembre 1922, il lui écrivait ainsi, en précisant les textes qu’il voulait que l’on conserve ou  réimprime : « Tout ce que j’ai écrit d’autre (textes imprimés dans des revues, manuscrit, lettres), tout cela sans exception doit être brûlé. Et je te prie de le faire le plus tôt possible. » Ces cahiers n’auraient ainsi jamais dû être lus. Méfions-nous toutefois du mythe d’un Kafka iconoclaste. L’auteur se doutait bien que son ami serait incapable de détruire ne fût-ce qu’un brouillon illisible de quelque liste de course ! En outre, Kafka écrivait encore sur son lit de mort au sanatorium de Kierling, près de Vienne, en retouchant les nouvelles qu’il voulait publier en recueil : Un Champion de jeûne (Hungerkünstler), Première souffrance, Une petite femme, Joséphine la cantatrice des souris. La vision romantique de l’artiste détruisant son œuvre est donc en grande partie fausse. Il n’en reste pas moins que ces Cahiers in-octavo comme le Journal étaient bel et bien destinés aux flammes.

 

« Kafkologie »

Si les écrits « intimes » de Kafka peuvent permettre de mieux comprendre son œuvre de romancier, ils ont souvent tendance à l’éclipser. Comme le disait Milan Kundera : « Max Brod a créé l’image de Kafka et celle de son œuvre ; il a créé en même temps la kafkologie. (…) La kafkologie déloge Kafka du domaine de l’esthétique. (…) Elle n’est pas une critique littéraire [mais] une exégèse. »  Que serait devenue l’œuvre de Kafka sans Max Brod ? Les années 1917 - 1919 ne figuraient pas dans le Tagebuch, sinon de manière très ponctuelle. Ces Cahiers in-octavo arrivent donc à temps pour nourrir la « kafkologie » francophone, dans la mesure où ils augmentent et complètent les lacunes du Journal.

 


à lire :

 

/ les « écrits intimes » de Franz Kafka :

Cahiers in-octavo (1916-1918), Payot, « Rivages » (trad. Pierre Deshusses)

Journal, Grasset, « Le Livre de poche » (trad. Marthe Robert)

Lettres à Max Brod, Éditions Rivages (trad. Pierre Deshusses)

Lettres à Milena, Gallimard, « L’imaginaire » (trad. Alexandre Vialatte)

 

/ sur Kafka et son œuvre :

Alexandre Vialatte, Mon Kafka, Éditions 10/18

Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka, Folio-essais

Milan Kundera, Les Testaments trahis, Folio

Claude David, Kafka, Fayard

 

> Les textes de Franz Kafka (notamment les Cahiers in-octavo) peuvent se lire en version originale sur Projekt Gutemberg.de

 

 

 


(1) C’est le prix de traduction littéraire le mieux doté de tout l’espace germanophone (25 000 euros).

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