«L'Alsace est une région traditionnellement moins rebelle et La Poste y abuse plus que dans le reste de la France»

Publié le par Nicolas Hecquet

Le 18 mai dernier, La Poste rendait public le "rapport social 2010" 1. Le bilan : augmentation du nombre de journées d'absence pour maladie, hausse des accidents de travail, et baisse simultanée des effectifs. Les chiffres sont inquiétants et viennent justifier la "baisse marquée" du qualité de service qu'avait dénoncé l'Autorité de régulation de la poste et des télécommunications (Arcep) un peu plus tôt, le 6 mai dernier.

Privatisation, suppression d'emplois et souffrance au travail : un responsable syndical raconte le mal-être à La Poste.

 

- Patrick Leroy, vous êtes le secrétaire général de la CGT FAPT du Bas-Rhin, quelle est la situation de la Poste dans le département ? Constatez-vous une dégradation des conditions de travail ?

Oui, il y a effectivement une augmentation du nombre de jours d'arrêt maladie constatée en Alsace. Et il y a une politique qui vise à supprimer des emplois. Ces trois dernières années en Alsace, on a supprimé l'équivalent de 400 emplois.

On s'aperçoit aussi que de plus en plus d'employés font des heures supplémentaires, voire du travail dissimulé puisque La Poste ne reconnaît pas ces heures supplémentaires, alors que ce n'était pas prévu ni dans le cadre de leur règlement intérieur ni dans leur planning. Les gens ont une vie au travail et en dehors et, évidemment, ce genre de problème a un impact. Cela peut se traduire par une augmentation du stress au travail et des accidents.

A contrario du dogme qui avait été lancé par le gouvernement actuel, le "travailler plus pour gagner plus" à La Poste se traduit plutôt par "travailler plus et ne rien gagner"...

 

- Et pourtant, l'établissement enregistre des bénéfices 2 ...

La Poste engrange d'année en année des bénéfices et même s'il y a une part d'intéressement qui est reversée aux salariés (245€ pour l'année 2010 - ndlr), on aimerait bien que les agents puissent effectuer leurs tâches au quotidien et travailler humainement.

 Il y a aussi la question du salaire. Les facteurs, les postiers ont de plus en plus de mal à boucler les fins de mois. Les organisations syndicales demandent à ce qu'il y ait une revalorisation à la hauteur de l'enjeu. Mais à l'heure actuelle, les salaires des fonctionnaires sont bloqués.

Les organisations syndicales se retrouvent aussi désarmées face aux situations de salariés sur le départ. On demande à ce qu'un coup de pouce soit donné à ces agents-là mais la direction aujourd'hui ne répond qu'en terme de stabilité des embauches et des salaires. Nos futurs retraités ont du souci à se faire.

 

- Le projet Ambition 2015, que le président Jean-Paul Bailly a présenté le 15 avril dernier, est un cahier des charges justement censé répondre aux nouveaux défis et difficultés. Le trouvez-vous suffisant ?

Je pense déjà qu'il ne faut pas rabâcher sans cesse le fait que trafic du courrier baisse. Si on veut avoir une bonne qualité de service, et d'un autre côté que les agents travaillent dans un univers plaisant et où ils aient envie de pouvoir se perfectionner et grimper petit à petit les échelons, je pense qu'il faut renouer avec cette mentalité que l'on a perdue.

A partir du moment où il n'y a pas d'augmentation de salaire, pas de perspective de promotion, les gens sont démotivés. Et il y a des agents aujourd'hui qui souhaitent quitter La Poste parce qu'ils ne trouvent pas un bénéfice réel à rester dans l'entreprise.

 

Jean-Claude-Bailly--express-.jpgJean-Paul Bailly est président du groupe La Poste depuis 2002 / photo : L'Express-Expansion

 

- Le problème est que, si l'on regarde les bilans précédents (2007 3 ; 2008 4), La Poste semble poursuivre une tendance ancrée depuis des années. Cette dégradation a-t-elle un lien avec la volonté depuis 2009 de modifier le fonctionnement de l'établissement ?

La Poste s'est effectivement transformée en société anonyme dans le but de privatiser tout simplement cette société. Pour autant à l'heure actuelle, les agents ne bénéficient pas de leur 13ème mois, comme c'est le cas dans toute société anonyme. Deuxièmement, on demande à ce qu'une mesure qui s'applique dans le privé, à savoir la possibilité de faire intervenir l'inspection du travail, soit également possible. Ce sont là deux facteurs qu'il va falloir combiner de façon à ce que les choses s'améliorent.

 

- La privatisation totale n'est pas encore réalisée mais comme vous venez de l'évoquer, La Poste a changé de statut, le 1er mars 2010, en passant d'établissement public en une société anonyme à capitaux publics. Concrètement, qu'est-ce que cela change pour les agents, pour les usagers ?

Ce qui change pour les salariés, c'est qu'il y avait moins de pression exercée dans le cadre de leur travail quotidien. Pour les usagers, dorénavant, on les dirige vers un automate puisque ce genre de machines doivent enregistrer un certain nombre d'opérations pour être rentables. Ce qui fait que vous n'avez plus de contact avec les guichetiers, ce qui ne désemplit pas pour autant les bureaux de postes.

Avec la nouvelle politique mise en place, on a certains usagers mécontents, qui ne savent pas où se positionner dans les queues appropriées à leur demande, et les incivilités augmentent. Ce sont peut-être des soucis qu'on ne rencontrait pas auparavant.

 

- Est-ce que vous craignez que le changement de statut appelle à une privatisation totale ?

Oui sauf que contrairement à France Télécom (privatisée en 2004 - ndlr) par exemple, La Poste est loin d'être une entreprise qui fait d'énormes bénéfices. Et La Poste qui entend devenir une banque à long terme tout en continuant à fermer ses bureaux, c'est un peu la contradiction que l'on voit naître depuis que la société envisage une privatisation. 

Nous, ce n'est pas la privatisation en elle-même qui nous gêne, mais c'est qu'il n'y ait plus aucune sécurité d'emploi. Et on voit bien qu'à partir du moment où l'on privatise, on privilégie les actionnaires au détriment des salariés et on ferme des bureaux de poste sans se soucier du service public rendu aux usagers depuis des générations.

 

- Vous aviez en tout cas mené une grande campagne nationale par le biais d'un référendum en octobre 2009. Où en sont les actions aujourd'hui ?

Ah ! Le combat continue toujours ! Et on le mène au quotidien. Cela s'est traduit encore par des actions dans le cadre de la préservation de l'emploi ou dans le cadre de l'augmentation de salaire. Il y a notamment eu une action menée le 29 mars en Alsace.


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Action du 29 mars en Alsace / photo : 20Minutes

Effectivement, on essaye encore de lutter contre un rouleau compresseur qui avance et qui détruit de plus en plus d'emplois mais aussi la qualité de service. Je pense que le gouvernement a fait une erreur en ce qui nous concerne, en considérant la privatisation pour compenser la baisse du courrier. Même s'il y a des solutions envisagées avec la lettre sur Internet et autres, on ne pense pas que ce soit pour autant une façon qu'a La Poste de prospérer à long terme.

 

- Avec l'ouverture du capital et son entrée dans le monde de la concurrence, La Poste mène désormais une logique de rentabilité. Elle s'est essayée à la diversification de son activité et depuis le 23 mai, La Poste a lancé son opérateur de téléphonie mobile : qu'en pensez-vous ?

La téléphonie mobile pour l'instant n'est qu'une opération de test qu'on aimerait bien voir s'épanouir à La Poste. Cependant, je pense qu'il y a déjà beaucoup de concurrents sur le marché et qu'il va être difficile de tenir sur la durée. Je pense aussi que c'est une façon d'amener une activité supplémentaire qui puisse compenser la baisse du courrier.

Que La Poste vende des mobiles, ça ne nous effraie pas, sauf qu'il faudrait davantage former les agents à la démarche commerciale. Les guichetiers sont à même de régler les opérations financières mais ils n'ont peut-être pas la formation adéquate pour faire le métier de commerciaux.

Pour l'instant, La Poste emploie des référents pour mener cette nouvelle activité. On verra si cela se pérennise. Je resterais très prudent parce qu'on a vu que La Poste a lancé ces dernières années plusieurs nouvelles activités et que ces activités (p.ex : le relevé du compteur à gaz, ou l'installation de la TNT) ont été loin de compenser la baisse du courrier.

 

- Concernant justement cette baisse de l'activité courrier à compenser. Avez-vous des propositions pour éviter de transformer le facteur nouvelle génération en homme à tout faire ?

La CGT a différentes propositions pour envisager l'avenir avec plus de sérénité. Je pense au rôle social du facteur et à ces tâches du relevé du compteur, du pointage chez les personnes âgées, mais qu'il faudrait intégrer dans les conditions de l'organisation du travail. On a davantage l'impression que ces activités sont menées tambour battant en plus de l'activité de la maison mère, à savoir la distribution du courrier. La Poste pourrait créer des services dédiés uniquement à ces activités, et arrêter les destructions d'emplois...

 

 



 

- Peut-être moins impressionnant que la vague de suicides qui a eu lieu chez France Télécom, le phénomène est cependant bien réel dans les rangs de La Poste. Le dernier en date : le 10 mai à la Grande Motte. A votre avis, pourquoi ne parle-t-on pas de ces suicides ?

La Poste marche sur des œufs concernant l’accentuation du mal-être et de la souffrance au travail. La situation risque fermement de se dégrader à l’instar de nos collègues de France Télécom : le stress, les dépressions, la pression hiérarchique, la "placardisation", le fichage, le harcèlement, les mutations d’office  augmentent à une vitesse effroyable.

- La direction a-t-elle lancé une omerta ?

Oui, La Poste conteste qu’il y a une augmentation des suicides. Cela donnerait une mauvaise image auprès du public et cela risquerait de faire chuter ses bénéfices.

- N'est-ce pas, aussi, aux syndicats de révéler au grand jour ces problèmes lorsqu'ils leur sont transmis ?

Les syndicats ont leur rôle à jouer lors des restructurations dans le cadre de la prévention des risques lors des CHSCT (Comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail - ndlr). Cependant, le problème majeur reste celui des suppressions d’emplois injustifiées de la flexibilité inhumaine. Malheureusement, certain syndicats cautionnent ces restructurations. Comment admettre que la libéralisation d’une entreprise puisse se faire au prix de la santé, voir de la vie de ses employés, comme ce fut le cas d’un facteur à Wesserling l’année passée dans le Haut-Rhin ?

 

- Le 28 avril dernier, Le Tribunal des affaires de la sécurité social de Nîmes a rendu un jugement qualifié d'historique par la CGT. Celui-ci a statué le lien de causalité entre le suicide d'une guichetière et ses conditions de travail. Pensez-vous que cette décision poussera la direction de La Poste à se remettre en question ?

La Poste met en place des cellules d’écoute pour le personnel en difficulté, mais c’est grandement insuffisant. Ce qu’il faut c’est stopper la machine à broyer du personnel en abandonnant définitivement la logique libérale de destruction des services publiques.

 

Propos recueillis par Nicolas Hecquet

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