"La Forteresse", un docu immergé de Fernand Melgar sur les demandeurs d'asile

Publié le par baptiste cogitore


L’asile à hauteur d’homme

 

Dans La Forteresse, Fernand Melgar filme en « cinéma direct » le quotidien de demandeurs d’asile arrivés en Suisse. Un film engagé qui donne à voir l’humanité des acteurs pour mieux dénoncer l’inhumanité d’un système.

 

            Vallorbe : petit bourg de 3 000 âmes aux portes occidentales de la Suisse, à quelques kilomètres de la frontière française. Étape importante sur la « Route de l’horlogerie », la ville attire les amateurs de montres à très haute précision. Vallorbe est plus connue pour sa prestigieuse industrie que pour son Centre d’enregistrement et de procédure (CEP), qui accueille les demandeurs d’asile (aussi appelés « requérants ») arrivant en Suisse. C’est cette « forteresse » que le réalisateur suisse Fernand Melgar a filmée, entre décembre 2006 et février 2007. Soixante jours : la durée maximale de séjour dans un CEP suisse.

 

Psaume

            Dans la campagne helvétique que la neige recouvre peu à peu, le Centre devient à la fois refuge et prison. Refuge pour les demandeurs d’asile persécutés dans leur pays d’origine. Prison qui les empêche de mener une vie normale en Suisse. Lors d’un moment de prière, un requérant lit un psaume qui condense toute la problématique du film : « Sois pour moi un rocher entouré de murailles, une solide forteresse où je trouverai le salut » (Psaume 31).

 

 

Brut

            Ce qui frappe dans ce film humaniste, c’est l’anonymat. On ne connaît pas le nom des requérants, et cela semble évident pour des raisons de sécurité (Melgar explique qu’il s’est engagé à ne pas diffuser son film sur les chaînes internationales ni dans les pays d’où sont originaires les requérants). En outre nous n’avons pas besoin de leur nom pour comprendre leur détresse. Nous ne sommes pas à la place de l’administration. Plus troublant est le choix de Fernand Melgar de ne pas non plus indiquer celui du personnel. Aucune interview, dans La Forteresse : on nous donne à voir le quotidien brut, avec sa dense complexité, ses peines et ses joies. Il n’y a pas, ici, de polarité trompeuse : requérants et fonctionnaires se comprennent et se soutiennent. Avec un certain nombre de restrictions tout de même pour les premiers : fermeture des portes, interdiction d’entrer avec de l’alcool, fouilles au corps systématiques, etc.


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Routine

            Filmant en « cinéma direct », sans commentaire ni musique, Melgar plonge le spectateur dans une Babel où la routine et l’ennui règnent en maîtres. À travers les yeux d’un nouveau venu à qui les règles du CEP échappent encore, le réalisateur nous invite à nous substituer à cette expérience du déracinement absolu. Et dans cet univers miniature où plus de 200 requérants attendent une réponse qui décidera de leur sort, on assiste à des scènes qui interrogent l’humanité de chacun des membres du triptyque : fonctionnaires, requérants, spectateur.

 

"Obscène"

            En 2008, Fernand Melgar a reçu le Léopard d’or dans la catégorie « Cinéastes du présent » au festival de Locarno. Le plus prestigieux trophée de la compétition récompensait le réalisateur  pour son documentaire tourné à Vallorbe. Trois ans plus tard, Melgar décrochait à Locarno le Premier prix du jury des jeunes et le Prix du jury œcuménique pour un second volet, Vol spécial, qui montrait les expulsions d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire helvétique. Pendant logique à La Forteresse, Vol spécial avait créé une polémique quand le président du jury, Paul Branco, avait jugé le film « fasciste » et « obscène », pointant la complaisance du cinéaste et sa complicité avec les institutions qu’il prétendait dénoncer.

 

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            Mais l’ambiguïté n’est peut-être chez Melgar que la trace du refus du manichéisme. Montrer une administration à visage humain ne veut pas pour autant signifier qu’il est humain de renvoyer à une mort probable des milliers d’hommes, de femmes ou d’enfants. Sur les requérants qui transitent par les cinq CEP de Suisse, seuls 1% sont admis définitivement sur le territoire helvétique. « Plutôt que faire le procès de l’asile, j’ai cherché à lui donner un visage », explique Fernand Melgar dans le dossier de presse du film.

 

Témoin

            Véritable métaphore à tiroirs, La Forteresse donne à voir un triple réseau de verrous sécuritaires : le CEP de Vallorbe et la Suisse. Mais aussi l’Europe tout entière, où la loi anti-immigrés de 2006 massivement approuvée par les citoyens (68%) sert désormais de modèle à la plupart des extrêmes droites européenne. « Je ne fais pas de films militants, je fais des films engagés : je n’explique pas aux spectateurs ce qu’ils doivent penser », écrit encore le réalisateur, d’origine espagnole, qui vécut jadis lui-même en situation irrégulière en Suisse. Et de s’en remettre à l’intelligence du spectateur, désormais témoin plus que consommateur.

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