"OTAN d'images"/Chambre à part

Publié le par baptiste cogitore

 

Une expérience (presque) commune

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Il y a un an, Strasbourg « accueillait » quelque 30 chefs d’État, des milliers de manifestants, CRS et journalistes. Le sommet de l’OTAN impliquait, pour les Strasbourgeois, la segmentation de la ville en « zones rouges » et « zones orange », selon le degré de filtrage des citadins. Présentée à la galerie « Chambre à part », l’exposition « OTAN d’images » revient sur une expérience à bien des égards traumatisante
.

 

À-côtés

Huit photographes ont « couvert » le sommet de l'OTAN, à titres divers : Vincent Kessler (pour l’agence Reuters), Pascal Bastien (photojournaliste indépendant pour Libération), Benoît Linder (pour l’agence French co.), Christian Lutz-Sorg (pour Associated Press et les DNA), Éric Vazzoler (pour l’hebdomadaire allemand Stern), Philippe Paret, Pascal Koenig et Vincent Hanrion (photographes indépendants). La plupart d’entre eux n’ont présenté que deux ou trois images de leur travail : une sélection qui traduit la volonté de montrer moins les affrontements spectaculaires que les à-côtés de l’événement. Ainsi la photo panoramique, prise par Benoît Linder (« le 4 avril, à 10h30 du matin »), donne à voir la Place de l’Homme de Fer complètement déserte, mise à part une promeneuse égarée. Ou les deux clichés de Vincent Hanrion, qui révèlent des rues sans véhicules, barrées par les CRS. Le travail le plus surprenant est peut-être celui de Philippe Paret, dont la série de photos en noir et blanc et format carré oscille entre le reportage et l’expérimentation surréaliste. Comme la photo prise par Pascal Bastien où deux gardes mobiles menottent une jeune fille apparemment inoffensive, dans un no man’s land boisé. Néanmoins, les affrontements ne sont pas absents de l’expo : CRS tirant au flash-ball sur une cible invisible (Vincent Kessler), gros plan sur des mains en sang d’un manifestant menotté (Christian Lutz-Sorg) sont autant d’images qui, avec les photos enfumées de Philippe Paret, attestent la violence de ces journées d’avril 2009.
 

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©Benoît Linder 

 


Un rêve éveillé

Certains photographes ont fait leur métier de reporter. D’autres ont pris des clichés au hasard de leurs déambulations (hypercontrôlées) dans la ville baignée dans une atmosphère toute particulière. Pascal Koenig explique ainsi : « Nous étions comme dans un rêve : un rêve éveillé. J’habite Neudorf : le quartier était devenu méconnaissable. J’avais le sentiment d’être dépossédé d’un espace. » Ses clichés, présentés par paires, montrent d’un côté les manifestants, de l’autre les forces de l’ordre. D’un coup d’œil, le visiteur saisit la disproportion des mesures sécuritaires : CRS en tenue de combat à côté d’un badaud qui prend des photos. Le crâne lisse d’un jeune anar’ contre le casque bleu marine d’un officier de police, flash-ball à la main.


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©Philippe Paret

"Déni de démocratie"

 

A posteriori, les auteurs reviennent sur leur expérience de preneurs d’images. Vincent Hanrion, le plus jeune photographe exposé à « La Chambre », témoigne : « J’ai l’impression que nous sommes passés complètement à côté de la dimension politique et diplomatique que représentait ce sommet. Ces journées ont été pour moi un cours magistral sur ce qu’on retient d’un tel événement, dans la presse et les autres médias : on a oublié que la plupart des manifestants étaient des pacifistes qu’on a empêché de manifester à cause de quelques anar’. » Comme Pascal Koenig, il affirme que ses photos ne révèlent aucun parti pris : « Au départ, je ne voulais pas sortir mon appareil. Mais c’était plus fort que moi. C’est un acte qui s’est imposé de lui-même. Parce qu’il y avait clairement un abus d’autorité, un déni flagrant de démocratie. » Certes : ici comme ailleurs, la sécurité a primé la liberté, dirait-on. Et la photographie de témoigner de ses abus.

 

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©Pascal Koenig
Impressions / "Zone occupée"

 

Parmi les nombreux visiteurs présents au vernissage de l’exposition (le 5 mars), beaucoup se souviennent de détails oubliés : les détours interminables pour rentrer chez eux en montrant patte blanche et pass orange (ou rouge, pour les plus malchanceux) ; les CRS venus de Brest ou Dijon, incapables d’orienter les habitants perdus dans un Strasbourg transformé. D’un visiteur à l’autre, un aperçu impressionniste se dessine : « Pour moi, dit une dame, le sommet de l’OTAN fut celui de la vacuité, la désertion d’une ville. Au sens propre, nous n’avions plus le "droit de cité" : la cité ne nous appartenait plus. » Comme le dit Benoît Linder, « Une ville assiégée n’est plus que l’ombre d’elle-même, comme Strasbourg avant la Libération, il y a 60 ans. » — ou au moment de son évacuation à Périgueux, en septembre 1939, quand elle était livrée à l’armée française. Les tags anti-OTAN dessinés sur le sol de la ville indiquaient d’ailleurs « Zone occupée ». Comme un écho à une autre histoire…

 

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©Vincent Hanrion
Débriefing post-traumatique

 

Plus la soirée du vernissage avance, plus l’exposition « OTAN d’images » ressemble à un débriefing post-traumatique, une cellule de soutien psychologique, presque. Ceux qui n’ont pas vécu le sommet disent avoir du mal à se rendre compte de l’impact : « C’est assez étonnant d’entendre les gens en parler : les images ne donnent pas vraiment l’impression de chaos. C’est plutôt le mélange entre paroles et photos qui permet de se mettre dans la situation. » disent Maud et Lolita, récemment installées à Strasbourg. Finalement, l’« OTAN », c’est un peu comme un concert de U2 : il y a ceux qui disent « nous y étions » et les autres. Et entre eux, une espèce d’incommunicable que les images parviennent à peine à dépasser. Mais le mérite de l’exposition est bien de susciter des réactions autour d’une expérience (presque) commune.

 

// Jusqu’au 4 avril 2010
les vendredis, samedis et dimanches de 15h à 19h
ou sur rdv au 03 88 36 65 38 

« Chambre à part », 27 rue Sainte Madeleine
(entrée libre, par la rue du Fossé des Orphelins)

 

+ écouter quelques réactions des visiteurs, le soir du vernissage de l’exposition.




article publié sur plan-neuf

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