Petit éloge de la lenteur (Le temps des héros #1)

Publié le par baptiste cogitore

            Dans Vitesse et politique (1977), Paul Virilio esquissait un « Essai de dromologie » — ou science de la vitesse.  « La vitesse, disait-il, c'est la vieillesse du monde. (…) Emportés par sa violence, nous n'allons nulle part, nous nous contentons de partir (…). La vitesse équivaut soudain à l'anéantissement du Temps : c'est l'état d'urgence ».

 

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            "Le Pays de Cocagne", Bruegel l'Ancien, 1567

 

 La vitesse a donc fini par investir tous les domaines : la politique, le travail, la guerre, les voyages, et bien sûr la communication. Un seul mot : réactivité. Réagir vite face à un événement. Le « Tweet » semble aujourd'hui être la pierre de touche de l'intelligence synthétisante. Et sa brièveté doit, en politique comme ailleurs, le disputer à sa rapidité d'exécution. Dans le numéro 850 des Inrocks, consacré à l'usage pathologique du « Tweet » dans la classe politique en temps de campagne présidentielle, on apprend d'Harlem Désir (« numéro deux du PS ») : « Je ne tweete pas assez et suis encore un peu long (…). Mais je progresse chaque jour, en concision et en vitesse ».

 

« Vite et bien » est devenu un pléonasme. 140 signes pour suivre « en temps réel » (autre concept de Virilio) ce qui se passe « partout dans le monde », dixit Jack Dornsey, PDG de Twitter Inc. Le « Twitt » comme équivalent profane des agence « filaires » de dépêches, qui « tombent », elles aussi, en « temps réel ».

 

Vouloir échapper à ce « état d'urgence » reviendrait donc à une forme de subversion. L’érémitisme révolutionnaire entend répondre à cette exigence de vitesse. En se retirant du « jeu » (social, politique, médiatique), l'ascète, le hippie ou le néo-rural se réfugie dans un ailleurs délivré de la vitesse. Libre, il jouit lentement et sans entrave. La lenteur contemplative comme arme de ceux qui refusent la tyrannie du flux des choses. La paresse comme forme ultime d'insurrection, intime et héroïque, devant la vitesse devenue valeur.           

Le neveu de Karl Marx, Paul Lafargue, prône dans un essai paru en 1880 Le Droit à la paresse, contre l'accélération de la société industrielle et la place centrale du travail dans la bourgeoisie. En se soustrayant aux cadences infernales des usines, les ouvriers pourraient enfin goûter à la liberté, maîtriser leur temps. Mais cette liberté-là semble aujourd'hui être devenue un luxe. Car l'organisation mercantile de la possession du « temps libre » porte un nom : l'économie de loisirs.

 

C'est la joyeuse redécouverte de cette oisiveté propice à la création littéraire que décrit Sylvain Tesson, auteur du récent essai Dans les forêts de Sibérie. Récit d'une expérience-limite, l'ouvrage est le fruit d'un rêve de jeunesse. Sylvain Tesson s'est retiré pendant six mois au bord du Lac Baïkal, à  cinq jours de marche du village le plus proche. Pour tout bagage, l'ermite a emporté des vivres, de la vodka, des cigares et des livres. Cette traversée immobile et solitaire de la Sibérie le laisse émerveillé : « Et si la liberté consistait à posséder le temps ? ».

   

"Petit éloge de la lenteur" a paru dans le Novo n°19        

 

À lire :

Paul Lafargue, Le Droit à la paresse (1880), Allia, 1999

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011

Paul Virilio, Vitesse et politique, Galilée, 1977

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