Rencontre avec Anouk Ricard

Publié le par Baptiste cogitore

Décalée

Passée de l’illustration jeunesse à la bandes dessinées, Anouk Ricard  sort le premier tome d’une nouvelle série, Patti. Qu’elle s’adresse aux enfants ou pas trop, comme avec son Commissaire Toumi, la Strasbourgeoise venue du Sud s’exprime en un style hypernaïf et déjanté. Portrait d’une auteur décalée.

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À lire Anouk Ricard, on s’attend à rencontrer une fille gentiment déjantée, comme ses personnages. En fait, l’auteur d’
Anna et Froga
est une femme réservée — pour ne pas dire timide —, pas du tout survoltée. Presque mélancolique. D’où lui vient alors ce côté décalé qui fait osciller ses histoires entre Mimi-Cracra et les Happy Tree-Friends ? Car l’auteur marie volontiers la naïveté du dessin et des dialogues à une forme de cruauté larvée, qu’elle écrive pour les enfants ou pour des lecteurs plus âgés. Ce (faux) clivage des publics pose parfois quelques problèmes.

Prenons le cas du Commissaire Toumi (Sarbacane, 2009), cet inspecteur mi-Colombo, mi-Canardo au visage de cabot toumi-gnon. Il n’en faut pas plus pour que d’innocents pères offrent à leur enfant cette bande dessinée apparemment gentillette. Or le tabagique Toumi et son débile d’adjoint Stucky traquent les meurtriers, usant d’un vocabulaire un peu limite pour un lectorat de moins de 12 ans… "Mais ça dépend de leur éducation", précise-t-elle. "L’éditeur avait bien insisté pour que je soigne la couverture de l’album en mettant quelque chose de violent, pour éviter que les parents m’écrivent des mails. Comme celui que j’ai reçu dernièrement d’un papa (le cas est unique) m’expliquant que son garçon de 7 ans faisait des cauchemars après la lecture de Commissaire Toumi !". À la décharge de l’auteur, sur la couverture du premier tome (Le Crime était presque pas fait), Toumi fume une clope en regardant un cadavre baigner dans une flaque de sang, un flingue à ses côtés…

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Ce décalage entre naïveté et cruauté a plu à Pierre-Alain Bloch/Piano : le créateur de la série Avez-vous déjà vu ?, lui a proposé de participer à l’animation de l’épisode: Un film d’horreur de bonbons. Anouk avait déjà expérimenté l'animation en adaptant Anna et Froga à l’écran. Néanmoins, on reste quand même loin du trash des petits animaux amis-de-l’arbre-heureux. Durant ses études, Anouk dessinait des personnages à tête de monstres (mais toujours rigolos), assez loin du petit monde qu’on lui connaît. Si l’humour de ses livres n’est pas si noir, c’est peut-être parce qu’une fois sortie diplômée des Arts déco de Strasbourg en 1995, elle s’est d’abord tournée vers l’illustration pour la jeunesse avant d’arriver à la bande dessinée. Et dans les publications pour les enfants, pas question de dessiner n’importe quoi : "Un jour, le directeur d’une collection jeunesse m’a appelé, très gêné, en me disant que le nez de mon personnage ressemblait un peu trop à un zizi !". Anouk Ricard a donc dû réfréner les pulsions de son subconscient et maîtriser son coup de crayon. Après avoir publié un bon nombre de livres pour le jeune public, elle s’est mise à la BD en lançant sa première série, Anna et Froga, chez Capsule cosmique, le mensuel de BD jeunesse (2004-2006) dirigé par Gwen de Bonneval.

Son dessin y est simplifié à l’extrême, comme les dialogues. C’est peut-être à cause de ses lectures d’enfant : se souvenant avoir sauté les pages des albums d’Achille Talon où il y avait trop de texte quand elle était petite, elle a voulu éviter le même ennui à son lecteur. Et depuis le jour où elle a lu son premier Fluide Glacial, elle a toujours aimé Goossens, dont elle a peut-être hérité l’humour. Comme celui de son amie Lucie Durbiano,  "mais j’ai un dessin beaucoup plus naïf que le sien !" dit-elle en souriant. Devenue adulte, la lectrice suit de près les travaux de L’Association et adore Trondheim, Lisa Mandel, Blutch, ou la saga des Donjon. Plus alternative, elle s’intéresse beaucoup au travail de L’Institut Pacôme et du fanzine Écarquillettes, deux groupes issus, comme elle, des Arts décos. "Quand je suis sortie de l’École, il n’existait aucun collectif de BD ici. Dans ce milieu, il est important de travailler ensemble, de se soutenir et de se conseiller. Je pense que c’est cette absence de groupe qui a fait que je me suis tourné vers l’illustration. On m’avait dit que c’était plus facile et moins risqué… " 

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C’est son passage par l’illustration qui a peuplé d’animaux son univers, mais seule la bande dessinée la passionne vraiment. Gwen de Bonneval, devenu entre temps directeur de collection chez Sarbacane, publie sa série Anna et Froga : trois tomes, un quatrième en préparation. Elle vient de commencer Patti, chez Gallimard, destinée elle aussi à la jeunesse, mais absolument ouverte aux adultes qui apprécient son univers loufoque. Patti est une petite fille qui en a marre d’être bien sage chez les grands. Un jour, elle clique sur un pop-up de son écran et rapetisse à la taille d’une fourmi. La voilà donc perdue dans un monde hostile où les fourmis doivent combattre un méchant pou gourou d'une dangereuse secte. On se demande parfois si ce n’est pas Anouk elle-même qui a envie de rapetisser dans le monde qu’elle invente : "Quand on écrit pour la jeunesse, il faut se dépêcher : les lecteurs grandissent trop vite !". Au moins avec les adultes, il est trop tard ! Pour ceux-là, elle aimerait bien écrire un nouvel album rapidement (un deuxième Toumi chez Sarbacane ? autre chose chez Bayou-Gallimard?) "Mais avec le tome 2 de Patti et le tome 4 d' Anna et Froga, je n'aurai probablement pas le temps...". Entre deux albums,  elle se balade et voit du pays : elle était à Angoulême pour la deuxième fois cette année, dédicace régulièrement à Strasbourg ou ailleurs, et participera aux rencontres graphiques franco-belges à la Maison des Métallos (Paris), organisée par l’Articho. Engagée sur tous ces fronts, elle a dû suspendre ses activités musicales dans le groupe d’électro-pop minimaliste « Frouky », qu’elle espère reprendre dès que possible.

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La bande dessinée engagée, politique et intello ne l’intéresse pas : "
Je ne suis pas une militante. Je ne mène aucun combat !"
, dit-elle. Ce qu’elle vise avant tout, c’est l’amusement de son lecteur, ce que Toumi réussit plutôt bien. La défense d’une « bédé féminine » la laisse froide, même si elle reconnaît que les dessinatrices sont moins nombreuses que les hommes (11 femmes sur 100 en 2009, selon Thierry Groensteen). Impliquée dans la mini polémique de La Maison close, travail collectif proposé par Ruppert et Mulot l’an dernier à Angoulême, elle s’était dessinée sous les traits d'une chienne (elle avoue que c'est d'ailleurs souvent comme ça qu'elle se représente) dans le bordel imaginaire des dessinateurs/trices, passant entre les mains de Killofer qui lui dessinait un sexe avant de le lécher… Pour elle, les sycophantes défenseurs de l’image de la femme qui ont attaqué le projet de Ruppert et Mulot (d’abord en version web et aujourd’hui disponible en version papier) se sont plantés : ils ont lu La Maison close au premier degré, c’est-à-dire sans humour. "C’est la fameuse question du peut-on-rire-de-tout : dans ce projet, nous n’avons pas cherché à nous moquer des prostituées mais à tourner au comique l’image du bordel en l’appliquant aux auteurs de BD " En même temps, La Maison close, ce n’est pas non plus du Charlie Hebdo ! Mais l’épisode montre assez bien que les dessins enfantins d’Anouk Ricard, sous leur aspect innocent, ont parfois quelque chose de sulfureux et violent, ce qui les rend si drôles. Inutile de préciser aux parents distraits que La Maison close n’est pas ouverte aux enfants…

 

Baptiste Cogitore


Photo : © Pascal Koenig
article paru sur Plan-neuf 

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