Rencontre avec Frédéric Gauthier, éditeur québécois

Publié le par plate-forme


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Michel Rabagliati et son personnage « Paul » étaient de passage à Strasbourg lors de leur tournée européenne. À Montréal, « Plate-forme » va à la rencontre leur éditeur : « La Pastèque ». Entretien avec Frédéric Gauthier, co-fondateur de la maison.



1.     Comment est né le projet éditorial de « La Pastèque » ?

Cela fait maintenant douze ans que nous existons. Au départ, Martin Brault et moi étions libraires à « La Mouette rieuse », une librairie qui n’existe plus aujourd’hui. On fut les premiers à importer au Canada des ouvrages parus à « L’Association », « Amok », « Cornélius », à l’époque où la « nouvelle bande dessinée » commençait à foisonner en Europe. Parallèlement, c’était l’époque de l’éclosion de « Drawn and Quarterly » (éditeur de bande dessinée indépendante canadien anglophone, ndlr). On allait se promener aux Etats-Unis avec des albums européens : c’est nous qui leur avons vendu les premiers titres de « L’Association », les premiers Trondheim, etc.

 

2.     Vous vendiez ces albums en français ?

Oui, même si une partie des livres étaient des albums sans paroles. Nous allions au S.P.EX. de Washington, le « Small Press Exchange », qui est un peu la réunion de famille de toutes les maisons d’édition indépendantes américaines. Même s’ils ne pouvaient pas lire tous les livres, ils étaient fascinés par autant d’inventivité. Au même moment, au Québec, il ne se passait pas grand-chose. Les éditeurs de bande dessinée étaient dans le même état depuis le début des années 1990, qui correspondait à peu près à l’âge d’or de la BD québécoise. Le magazine « Crocs » publiait un grand nombre d’auteurs très inventifs pour plus de 100 000 abonnés ! C’était un magazine très populaire.

 

3.     Au moment de l’apparition de « La Pastèque », vous saviez donc que vous trouveriez un public québécois... « éveillé » ?

Tout à fait. Mais « Crocs » a disparu vers la moitié des années 1990. Quant au milieu de la bande dessinée « underground » de Montréal, il a toujours existé depuis la fin des années 1980, même s’il s’agissait surtout de livres destinés à la jeunesse. On ne sentait plus d’énergie, alors que nous étions littéralement nourris des auteurs indépendants européens et américains. On allait à Angoulême rencontrer des auteurs. Et on voyait tout ce qui s’y passait : toute cette émulation.

La première idée de base des éditions de « La Pastèque » était de constituer une plateforme éditoriale de qualité qui permettrait de donner un second souffle à la création de bandes dessinées au Québec. Mais nous savions d’emblée qu’il ne serait pas possible d’éditer uniquement des auteurs québécois : nous avons donc consacré 50% de nos parutions à des auteurs étrangers (principalement européens et américains). En faisant ça, nous étions sûrs d’avoir une quantité suffisante de bouquins de qualité pour entamer notre parcours d’éditeurs.

 

4.     Comment êtes-vous passés du statut de libraires à celui d’éditeurs ?

D’abord, nous connaissions les goûts de notre lectorat. Ensuite, comme notre projet éditorial de départ n’était pas censé nous faire vivre professionnellement, nous fonctionnions vraiment par « coups de cœur ». Peu importait de ne faire qu’un ou deux livres par année : il s’agissait avant tout de se faire plaisir !

En même temps, il y avait peu d’outils de formation pour devenir éditeurs. Aujourd’hui, il existe une formation à l’université de Sherbrooke (au Québec, ndlr.), mais à l’époque, cette formation n’existait pas. Donc financièrement, Martin et moi avons avancé les premiers fonds. Mais le rythme de « La Pastèque » est arrivé à partir de Paul a un travail d’été, de Michel Rabagliati... et du succès que la série a rencontré !

 

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5.     Le premier album de Paul a été tiré à 800 exemplaires. Aujourd’hui, le dernier tome, Paul à Québec, en est à près de 50 000 (dont 12 000 en France). Comment expliquez-vous cet engouement européen pour un auteur qui, avant son Prix du Public à Angoulême en 2010, était à peu près inconnu ?

Tout le monde a été un peu pris de court ; notre diffuseur, « Harmonium », n’avait pas prévu de telles retombées, ce qui explique que notre stock initial s’est très vite épuisé... Ceci dit, nous avons quand même pu suivre une progression du lectorat de Paul ces dernières années. Michel est maintenant établi, ici : je veux dire qu’il est une figure littéraire que les gens connaissent. Je crois que ça en fait bénéficier toute la bande dessinée québécoise.


7.     Vous citez souvent « L’Association » ou « Drawn and Quarterly » comme modèles éditoriaux. N’êtes-vous pas devenu un concurrent dans le milieu de la bande dessinée indépendante ?

En Europe, on vit à l’heure de la grosse production de masse. Je pense qu’il vaut mieux essayer de s’épauler entre indépendants plutôt que de se voir comme des concurrents. Trouver des espaces de présentation en librairie, c’est maintenant le nerf de la guerre sur le vieux continent. Ce n’est pas encore le cas ici. Et si on se partage certains auteurs avec « L’Association », ça se fait en franche camaraderie !

Quant à « Drawn and Quarterly », ils étaient à Montréal avant nous. Et même s’ils mettent en avant la production anglophone canadienne, ils nous ont bien aidés dans leur approche de mise en marché du livre, totalement différente en Europe. Ils avaient aussi une bonne expérience quant à la manière de faire un livre : les imprimeurs, le papier, etc. Tout ça nous a aussi beaucoup aidés.

 

8.     À propos de papier, « La Pastèque » s’engage à réduire le coût énergétique et écologique de ses albums. N’est-ce pas parfois contraignant du point de vue esthétique ou graphique ?

Oui, nous nous tenons à cet engagement dans nos choix. « La Pastèque » prête énormément d’attention ce qu’on appelle la « signature graphique » de chaque album : le choix de papier, le format, la typographie, le choix d’impression, etc. Il est important pour nous que chaque livre ait son propre format. Bien sûr, nous travaillons en étroite collaboration avec nos auteurs pour vérifier que financièrement, on s’en sorte... mais je crois que les auteurs apprécient beaucoup cette liberté. Parce qu’ils ne se contentent pas de nous livrer les planches et d’attendre leur au bout de la chaîne.

 

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9.     Comment avez-vous rencontré Michel Rabagliati ?

C’était au lancement de notre premier livre, « Spoutnik ». Michel était un client plus ou moins sporadique de « La Mouette rieuse ». Il était présent à la soirée et nous a glissé qu’il travaillait à un petit projet... C’est comme ça que tout a commencé. Ce qui était évident, au vu de ses premières planches, c’était le naturel du dessin et du sens narratif. Mais on n’avait pas la moindre idée sur ce qui allait suivre.

 

Avant le succès de Paul, quelle était votre place en France ?

Nous faisions partie du « Comptoir des Indépendants », comme « L’Association ». Maintenant, tout le monde est un peu dispersé chez d’autres diffuseurs. Mais à l’époque, ça nous a servi d’être avec eux tout en nous mettant dans la catégorie des « libraires spécialisés » qui, en général, étaient plus réticents à travailler avec le « Comptoir des Indépendants », parce qu’ils étaient liés à de gros diffuseurs. Maintenant que nous ne faisons plus uniquement de la bande dessinée mais aussi des albums « jeunesse », des romans-photos, des livres de recettes, etc. nous avons pris un peu de distance avec le « Comptoir ». Avec la tournée de Michel, c’est la première fois que nous nous installons durablement dans le paysage de la bande dessinée francophone en Europe. Nous allons essayer de revenir en France trois ou quatre fois par années pour garder le contact avec nos diffuseurs et notre lectorat.

 

Justement : au Québec, comment réagissent vos lecteurs de bandes dessinées quand vous leur proposez des albums illustrés ou d’autres ouvrages qui ne sont pas, à proprement parler, des « bandes dessinées » ?

Définir ce qu’est la bande dessinée est un débat dans lequel nous avons toujours refusé d’entrer. La question est surtout de proposer un bon livre à nos lecteurs. Peu importe qu’il s’agisse d’un récit graphique, d’un livre illustré ou d’un ouvrage dans texte : au Québec, dès que nous diffusons un nouveau livre, nous en recueillons généralement de bons échos. Et personne ne vient se faire rembourser parce que ce n’est pas de la « bédé » ! Nous partons toujours d’un coup de cœur ou d’une rencontre, jamais d’un format prédéfini. Nous sommes aussi friands de récits hybrides, entre la bande dessinée et l’illustration.

 

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Propos recueillis par Claire Audhuy et Baptiste Cogitore

photo : ©Plate-forme

Publié dans bande dessinée

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