Rencontre avec Halim, entrepreneur expulsé

Publié le par baptiste cogitore

 


Fataliste

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Dire de Halim qu’il est amer serait un cruel euphémisme. En fait, il est carrément écoeuré. Quand il est arrivé en France, c’était un battant. Aujourd’hui il est brisé. Attablé sur le pont d’un café-péniche strasbourgeois, les yeux baissés vers le fond de son expresso tiédi, il semble y chercher en vain les signes d’une embellie de son destin. Après deux ans de combat pour faire tourner son cyber-café contre vents et marées, il a fini par lâcher prise. Il préfère qu’on ne le photographie pas. On sent qu’il éprouve quelque chose comme de la honte. La honte d’avoir échoué, de s’être fait avoir. D’être renvoyé chez lui comme un vulgaire clandestin.

 

"Cancer"
Halim a une trentaine d’années à peine, des sourcils épais qu’il fronce presque continuellement, quand il ne les lève pas au ciel dans un geste résigné. « 
C’est sans doute ma culture ou ma religion qui veut ça, mais je me dis que c’était peut-être écrit. Rien n’est grave à part la mort… », dit-il, avec un sourire triste. Qu’est-ce qui était écrit ? Qu’il devrait rentrer en Algérie parce que sa boîte n’a pas suffisamment marché ? Que la préfecture du Bas-Rhin lui refuserait une deuxième chance ? Ou qu’un immigré n’a pas le droit de faire faillite ? Il y a dix jours encore, Halim remuait ciel et terre pour obtenir le renouvellement de son titre de séjour. Il y a dix jours, il y croyait encore. Mais l’avis d’expulsion du territoire français est tombé comme un couperet sur ses espoirs : « C’est comme si un médecin vous disait que vous aviez un cancer en phase terminale et que vous n’en aviez plus que pour quelques semaines. »

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Débuts difficiles

Halim est arrivé à Strasbourg en 2003, dans le cadre d’une politique d’échanges culturels avec l’Algérie mise en place par le gouvernement Chirac. Il était presque facile, alors, de décrocher un visa pour venir étudier en France. Déjà détenteur d’un master de finance en Algérie, Halim a ainsi pu passer une licence de démographie et poursuivre en maîtrise, avant de trouver un boulot à mi-temps. Et puis en 2007, n’arrivant pas à trouver un emploi stable, il a voulu se lancer à son compte, en reprenant le fonds de commerce d’un cyber-café dans le centre de Strasbourg. Il raconte ses débuts difficiles : « 
On ne m’a pas accordé d’aide à la création d’entreprise sous prétexte que j’étais un étudiant étranger ». Pourtant, Halim réussit à emprunter çà et là pour récupérer les locaux et les ordinateurs. « Pendant un an, j’ai travaillé plus de 90 heures par semaine pour faire tourner la boîte. Je bossais 7 jours sur 7, sans vacances ni jour de repos. J’ai serré la ceinture pour essayer de m’en sortir. Entre les cotisations, les prêts à rembourser et les frais, je m’en sortais avec 500 euros par mois… » À l’entendre, on l’imagine bien, jeune entrepreneur, décidé à se faire sa place, coûte que coûte. Quelqu’un pour qui « travailler plus pour gagner plus » n’était pas une devise électorale mais une évidence, une nécessité. On sent aussi chez lui une sorte de fierté à réussir, pour lui et sa famille.
 

 

Dépôt de bilan
Manque de chance, c’était sans compter le développement exponentiel du haut-débit et du Wi-Fi, notamment sur le campus universitaire. L’année suivante, ses charges doublent, la fréquentation chute, et le nombre de cyber-cafés triple. Pour faire face à l’arrivée d’Internet dans les foyers, Halim diversifie son offre et mise sur la reprographie. De tout le quartier, c’est chez lui que les photocopies coûtent le moins cher. « Mais à la fac, quand les étudiants apportent leur papier, les impressions sont gratuites ! » Voyant que le bateau prend l’eau, il tente en vain de revendre le commerce, avant de s’adresser au RSI (Régime social des Indépendants) pour expliquer qu’il ne peut pas tenir. « Ils m’ont répondu que c’était la loi, et que si ça ne marchait pas, je n’avais qu’à fermer. OK, je leur ai dit. Et j’ai tenu encore un an. Évidemment, c’était perdu d’avance… » Pris jusqu’au cou par son travail, Halim n’a pas le temps de chercher de l’aide. Il s’adresse à la préfecture avant que son titre de séjour arrive à terme, expliquant qu’il a dû déposer le bilan. Il demande le renouvellement de son visa, le temps de créer une autre entreprise. Problème : pour la préfecture, Halim ne justifie plus sa présence en France par une activité rentable. « Dix jours plus tard, j’ai reçu une lettre de la préfecture m’ordonnant de quitter le territoire. » Peut-être qu’ailleurs, dans une autre région, on lui aurait laissé une nouvelle chance : à Lyon, il a des amis qui ont déposé le bilan de leur société deux fois sans pour autant devoir plier bagages…   

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Honnête
Halim a donc pris un avocat pour essayer de faire recours, mais en vain. Aujourd’hui, il est à bout : « Je suis fatigué. Je n’ai plus assez de force pour me battre. Je n’ai plus rien d’autre à faire qu’à rentrer en Algérie. » Question naïve : « — Qu’allez-vous faire là-bas ? — Rien : il n’y a rien à faire, en Algérie. C’est la jungle, la loi du plus fort ! Sinon, je ne serais même pas venu ! Vous croyez quoi ? Qu’on émigre par envie ou par choix ? ». Quant au libéralisme français, mieux vaut éviter le sujet : « On nous fait croire qu’ici on aide les gens qui travaillent, que la France a une immigration choisie. Mais quand vous êtes entrepreneur et que vous restez dans la légalité, si ça se passe mal, vous devez rentrer. Si j’étais venu clandestinement et que j’avais épousé une Française, à l’heure qu’il est je n’aurais aucun souci ! Je serais assisté par le système, je toucherais un RMI… J’en suis arrivé à un point de regretter d’avoir été honnête… » Honnête jusqu’à rembourser les clients qui avaient souscrit un abonnement chez lui, avant de mettre la clef sous la porte.

 

 

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"Racisme social" 
Halim n’attendra pas qu’on vienne le chercher. Après un dernier recours, il quittera Strasbourg, avec ses derniers espoirs de réussite en France, évidemment sans toucher « l’aide au retour », exclusivement réservée aux expulsés en situation critique. Lui n’a plus un sou en poche : « J’ai perdu les 19 000 euros qu’on m’avait prêtés pour investir. Mais l’État considère que j’ai pu faire fortune, et donc, qu’il n’a pas à m’aider à quitter le territoire». Avant de m’en aller, je lui demande s’il pense que les choses pourront un jour changer en France. Plus fataliste que jamais, il répond : « Je ne dis pas que la France est raciste : je pense qu’elle est moins raciste que l’Algérie. Un étranger en Algérie, il ne survivrait pas ! Ici, je n’ai jamais eu à subir une insulte raciste en sept ans. Mais il y a un autre racisme : un racisme social. »

 

 

// Texte : Baptiste Cogitore

// Photos de l'ancien cyber-café d'Halim : © Pascal Koenig

 



Le Régime Social des Indépendants (RSI) est le régime obligatoire de Sécurité sociale qui assure la couverture maladie et retraite des artisans et des commerçants. Issu de la fusion le 1er juillet 2006 de 3 réseaux (maladie, vieillesse des artisans et des commerçants), le RSI remplit depuis le 1er janvier 2008 la mission d’interlocuteur social unique en matière de cotisations et contributions sociales personnelles du chef d’entreprise indépendant.

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