Rencontre avec Jean-Maurice Salen, médecin engagé auprès des Roms

Publié le par baptiste cogitore

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The French Doctor

 

« Il faut savoir ne pas se laisser aveugler par son engagement ». Cette phrase est le fruit de cinquante années de réflexion et d’action d’un homme dont les principes se sont construits au fil d’influences très différentes. Jean-Maurice Salen, discret septuagénaire à la voix douce, presque effacée, tient à la main le dernier numéro de la revue Esprit, fondée par le philosophe chrétien Emmanuel Mounier en 1930, qui entendait proposer une « troisième voie », « au-delà du capitalisme mourant et du marxisme repensé[1] ». Précieux outil de pensée sociale et politique, en ces temps difficiles.

 

Valeurs

Monsieur Salen se dit de gauche, affirme avoir été un « compagnon de route » des communistes du temps de sa jeunesse et de la décolonisation, tout en se reconnaissant un certain goût pour l’ordre : « Je me suis construit en réaction à l’ordre des années 50, mais sur des convictions très classiques et pas du tout révolutionnaires… ». «  Marxiste par certains côtés » tout en faisant siennes les idées de « patrie » et de « nation », il a toujours vu dans l’ordre un rempart, un asile pour les plus démunis. « Dans mon idéal de vie, j’ai toujours cru en trois valeurs : la justice, la vérité et la charité ». Et pas question de les prendre dans le désordre : « la vérité comme moyen de la justice conduisant à la charité ». Telle est la philosophie pratique du Docteur Salen, médecin retraité de son état.

 

De Dien-Bien-Phû à l’Algérie

Son engagement remonte à 1954 : alors qu’il passe la première partie de son bac, Jean-Maurice assiste à la cruelle défaite de l’armée française à Dien-Bien-Phû : « un traumatisme national et personnel ». À la Toussaint, les premiers attentats inaugurent par un bain de sang la guerre d’Algérie. Réformé pour raison de santé alors qu’il intègre le futur CHU de Lyon, le jeune homme milite au sein d’un groupe socialiste, le « Mouvement pour la Libération du peuple » et plaide « la reconnaissance du fait national algérien ». Après les accords d’Évian de 1962, lui et sa jeune famille s’installent en Algérie pendant « deux années prodigieuses à tous points de vue », dans le cadre des nouveaux accords avec la France. Il y croise les derniers Pieds-Noirs quittant à regret le pays. Puis, alors que de nouvelles tensions grondent entre le pouvoir du démocrate Ben-Bella et les islamistes radicaux, la famille retourne en France en 1965 et migre durablement à Sarrebourg, où le Docteur Salen devient conseiller municipal et conduit, à plusieurs reprises, des listes d’opposition.

 

Médecin du monde

Une fois arrivé à l’âge de la retraite, Jean-Maurice Salen s’est mis à travailler dans les Centres d’accueil et de soins de « Médecins du Monde », la branche nationale de « Médecins sans frontières », qui intervient à l’étranger et dont l’ONG nationale et locale est issue. Depuis sa création, au début des années 1980, « Médecins du Monde » fait face à d’importants problèmes sanitaires et sociaux, conséquences des différentes crises (boursières, pétrolières, politiques…). L’expérience du terrain que le médecin s’est forgée en Algérie s’est révélée particulièrement utile au sein de cette organisation humanitaire de proximité.

 

Soins

À partir de 2004, avec le médecin Catherine Frapard et d’autres, le Docteur Salen intervient dans les campements de Roms et les soigne dans des Centres d’accueil, notamment celui de Strasbourg. Loin de regretter les vieux jours du communisme (il affirme que la rupture fut consommée dès 1956 devant l’entrée des chars à Budapest), le médecin explique : « Dans les régimes communistes d’Europe de l’Est, les Roms ne vivaient pas vraiment mieux qu’aujourd’hui : on les prolétarisait à marche forcée, mais au moins ils avaient accès à un minimum de soins gratuits. Aujourd’hui, dans les hôpitaux de Roumanie et de Bulgarie (qui sont pourtant bien équipés), on les renvoie souvent chez eux en les ayant mal ou pas du tout soignés ». Résultat : « les Roms ne sont pas plus malades que les Françaisseulement, ils peuvent arriver avec des pathologies plus graves parce qu’elles n’ont pas été soignées assez tôt ».

 

Racisme ordinaire

Paradoxalement, explique M. Salen, se faire soigner est plus difficile pour un Rom européen vivant illégalement sur le territoire français qu’un clandestin camerounais ou sénégalais. Parce qu’en étant citoyens européens depuis 2007, les Roms roumains et bulgares sont censés venir d’un pays dont le niveau de santé est suffisamment bon. La question qui se pose au gouvernement et au contribuable est donc très simple : pourquoi les soigner aux frais de la France ? Si les Aides médicales de l’État (AME) sont délivrées par les caisses de la sécurité sociale, elles sont néanmoins financées par l’argent du contribuable (voir notre Focus). Les Roms européens doivent donc prouver l’absence de prise en charge médicale de leur pays d’origine, plus souvent le fait d’un racisme ordinaire que d’une stigmatisation officielle.

 

Baignade interdite

Devant les arguments hygiénistes avancés par le gouvernement lors de l’évacuation des campements sauvages de Roms vivant dans des conditions sanitaires épouvantables, M. Salen s’emporte : « Ce n’est pas parce que quelqu’un manque de se noyer qu’on doit lui interdire d’aller se promener sur une île ! Les expulsions ne sont pas tolérables : pour aider ces gens à vivre plus décemment, on n’a pas besoin de passer par l’expulsion. Sur le plan citoyen, c’est prendre le problème dans le mauvais sens ». Sur un plan économique non plus, la question des reconduites aux pays d’origine est moins « rentable » que d’aider les Roms à s’intégrer sur le territoire français. Outre la prime versée en échange du « volontariat »[2] des clandestins, les expulsions coûtent cher : entre 21 000 (selon un rapport du Sénat) et 27 000 euros (selon le rapport annuel de la CIMADE) par personne, en moyenne, pour l’année 2009.

 

« Problème rom »

Les problèmes des Roms ne sont pas récents : ce peuple éclaté qui connut l’esclavage jusqu’en 1856 dans certaines régions des Balkans semble s’être résigné à faire de la misère une voisine tenace. En revanche, les diplomates européens semblent, quant à eux, découvrir l’existence d’un « problème rom », et annoncent, dans leurs discours, vouloir y faire face collectivement. Pour Jean-Maurice Salen, pourtant lucide et curieusement serein, il est plus que jamais impératif que l’Europe revoie sa copie pour répondre aux situations de détresse sanitaire et médicale auxquelles ce modeste « French Doctor » est chaque jour confronté.

 

Photo: ©Pascal Koenig



[1]  Michel Winock, « Esprit », des intellectuels dans la cité : 1930-1950, Éditions du Seuil, collection « Point Histoire ».

[2] Le système d’ « aide au retour » prévoit d’offrir 300 euros par adulte et 100 euros par enfant, contre l’engagement de ces personnes à quitter « volontairement » le territoire français et à ne plus tenter d’y entrer illégalement. En cas de refus, c’est la procédure habituelle qui s’applique : c'est-à-dire l’internement en Centre de rétention administrative précédant l’expulsion forcée. D’après plusieurs témoignages de Roms, la traversée de l’Europe en minibus pour venir en France de Roumanie coûte à peu près 60 euros par personne. Le projet de loi Besson prévoit une interdiction de retour sur le territoire français d’un période allant de 2 à 5 ans pour toute personne sous le coup d’une mesure d’éloignement. Le gouvernement espère ainsi éviter les allers-retours de migrants espérant toucher plusieurs fois leur « aide au retour ».

Publié dans rencontre

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