Rencontre avec Michel Rabagliati, auteur phare du Québec

Publié le par baptiste cogitore

La « petite vie d’un gars ordinaire »

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Lors de la dernière étape de sa tournée en Europe, Michel Rabagliati était de passage à Strasbourg pour dédicacer son dernier livre, Paul à Québec. Célébré au Canada, le lauréat du Prix du public 2010 à Angoulême connaît une renommée tardive sur le vieux continent. Rencontre avec un auteur-phare de la bande dessinée québécoise.

 

Pilier

En jargon d’éditeur, Michel Rabagliati est ce qu’on appelle un « pilier » de la bande dessinée indépendante : à lui seul, il assure les trois quarts des entrées de la maison d’édition « La Pastèque ». Sans s’encombrer des convenances, il passe du « tu » au vous sans arrêt. Sa voix est étrangement jeune et douce pour un homme qui frôle la cinquantaine, mais qui distille une fraîcheur étonnante. Il avoue ne pas beaucoup voyager : « Mes amis me trouvent bien niaiseux, mais l’avion, c’est vraiment pas mon truc ! ». Paul lui a conféré une popularité énorme au Canada, alors qu’en France, ses livres se trouvaient seulement dans quelques librairies ou bibliothèques bien achalandées. Paul à Québec, le sixième tome de la série, y est évidemment pour quelque chose. D’aucuns ont d’ailleurs contesté son prix à Angoulême en arguant que le public français ne le connaissait pas. Et d’affirmer que Rabagliati a surtout été plébiscité par un public québécois, acquis depuis dix ans…

 

Indépendant

Amateur des classiques de la BD franco-belge (Hergé, Gotlib, Franquin et compagnie), Michel Rabagliati s’est passionné pour les indépendants canadiens (anglophones) et français. Son auteur favori ? Blutch et son Petit Christian, qu’il distribue à tous ses amis, « comme des bonbons ! ». Sa culture de la bande dessinée indépendante remonte à la fin des années 90 : en 1998, deux libraires de Montréal, fans de « L’Association », décident de créer la première maison d’édition de BD francophone du Québec. Frédéric Gauthier et Martin Brault fondent La Pastèque, qui publiera toute la série des Rabagliati, alors illustrateur pour la jeunesse. L’auteur se souvient: « Frédéric et Martin étaient des précurseurs. Ils commandaient en masse à L’Association : ce sont eux qui ont introduit Persépolis, L’Ascension du Haut-Mal au Québec. Les yeux leur brillaient quand ils en parlaient. Ils voulaient faire la même chose chez nous. Je leur ai dit que j’avais une BD de 24 pages en cours : Paul à la campagne. » Le Québec francophone traversait une morne décennie en matière de BD: le dernier journal spécialisé, Croc, venait de s’éteindre en 1994. La bande dessinée indépendante était exclusivement anglophone : avant de connaître L’Association, Rabagliati avait rencontré Chris Oliveros, directeur de la maison d’édition Drawn and Quarterly (D&Q) qui lui a fait découvrir des auteurs comme Joe Matt, Chester Brown, Debbie Drechsler ou Maurice Vellekoop. « C’est sous la double influence des indépendants anglophones et français que je me suis mis à la BD : ce sont eux qui m’ont donné envie d’en faire, quoi ! ». Deuxième publication de « La Pastèque », Paul à la campagne a été édité à 800 exemplaires. Aujourd’hui, Paul à Québec est tiré à 25 000 numéros.

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Paul

La série semi autobiographique raconte la vie ordinaire du personnage éponyme, dans un Montréal d’aujourd’hui et d’hier. Car Paul multiplie à l’envi les ellipses temporelles et les flash-back. On y rencontre les personnages à 10, 20 ou 40 ans, sans souci de cohérence chronologique. Michel Rabagliati explique d’ailleurs : « Pour moi, chaque album est indépendant des autres, comme un bloc de granit qu’il faudrait dégrossir au ciseau. Paul n’est pas une série à numéros ! ». La preuve : dans le prochain tome, Rabagliati prévoit de revenir à l’enfance du personnage, alors que dans le dernier, il est père de famille. Paul à Québec est peut-être l’album le plus dense de la série : il y est question de la maladie et de l’accompagnement à la mort. Bien qu’il ne s’interdise pas quelques digressions vraiment poilantes, l’auteur tente ici de raconter un moment personnel qui porte quelque chose d’universel : « Je ne vais pas très loin pour raconter des histoires : je les trouve dans ma vraie famille. Tout mon système narratif est motivé par l’authenticité. Il faut que je porte quelque chose en moi qui vaille la peine d’être dit, d’être partagé. » Pas question, pour lui, de verser dans la complaisance nombriliste : « Je ne vais pas faire de la pure autobiographie jusqu’à me montrer en train de faire mon lavage ou mon repassage : ça n’a aucun intérêt ! Mais je crois que dans ma petite vie de gars ordinaire, il y a des choses qui valent la peine d’être dites : dans Paul à Québec, l’accompagnement d’une personne jusqu’à la mort en est une. Quand mon beau-père était sur son lit de mort, j’avais déjà prévu de raconter cette histoire-là... ». Outre un septième tome de Paul, une adaptation au cinéma est prévue pour l’ensemble de la série, « en live action » et non en animation : « Depuis le début, je ne vois pas la série en dessins animés, mais avec de vrais humains, parce qu’il s’agit de relations humaines ! ». Espérons que la caméra et les acteurs (québécois, évidemment) parviennent à restituer la force du dessin et la poésie de la narration…

 

Langue

Poétique, nostalgique, pleine d’humour, Paul séduit avant tout les lecteurs français par la simplicité du trait et par la langue : sans tomber dans l’exotisme facile, Rabagliati nous plonge dans la culture québécoise. Ses dessins s’attachent à restituer des atmosphères typiques, celles des parcs, ville, jardins, des quartiers résidentiels à l’américaine : « Les maisons sont essentielles : un condo (appartement dont on est propriétaire ou co-propriété, ndlr.), un bungalow de banlieue, un petit pavillon donnent du jus, de la matière au lecteur pour lui faire comprendre qui sont les personnages, où ils vivent, où ils déménagent… Pour moi, c’est très important de dessiner la ville : l’architecture est un personnage en soi ». Sa langue est un parlé urbain, jeune, très loin des clichés français sur le Québec, qui irritent à bon droit ses habitants : « Disons que si vous allez dans un café de Montréal, les gens vont se parler exactement comme dans Paul. C’est pas du joual : on n’est pas dans les romans de Michel Tremblay. Si vous lisez ce romancier, vous lirez un québécois de la rue sur lequel l’auteur insiste fortement. C’est très différent dans Paul : ce n’est pas un québécois folklorisé. On entend souvent les Français singer l’accent et les jurons d’église québécois : « tabernacle de calice » (prononcer « tâbârnâk », ndlr.) ou « hostie de ciboire » ! Dans Paul, on ne les trouve que très rarement. » Néanmoins, les québécismes y foisonnent. Ce qui rend problématique la traduction. Car Paul a très vite été publié en anglais chez D&Q (prix Harvey Award 2001, aux États-Unis pour «  The Best New Talent », Paul in the Country), puis en espagnol, en allemand, en italien, et en néerlandais. Comment conserver la saveur du français d’Outre-Atlantique dans les versions anglophones de Paul ? « C’est une traductrice de Montréal qui s’en occupe. Le résultat est excellent ! Évidemment, il y a un problème avec le québécois parlé, qui n’a pas d’équivalent en anglais… Le joual montréalais n’existe pas dans les villes anglophones du Québec : à Montréal, on parle le même anglais qu’à Toronto ou Calgary. Les québécismes, les blagues, les chansons, les expressions sont peut-être des obstacles pour la traductrice, mais il faut qu’elle fasse avec : je ne prends pas en compte ces questions quand j’écris. Ce qui fait qu’on perd peut-être 5% des effets, irrécupérables en anglais ! » C’est aussi simple que ça…

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Culture

Si la langue est aussi importante pour Rabagliati, c’est parce qu’elle est au cœur de la culture québécoise. Paul à Québec s’ouvre sur le 24 juin 1999 — jour anniversaire de la province. L’occasion pour les personnages de se souvenir d’une époque où l’indépendance était encore à l’ordre du jour. Aujourd’hui, le mouvement indépendantiste a franchement tiédi. Sur ce point, l’auteur ne cache pas une douce amertume, qui flirte là encore avec la nostalgie : « En 1995 (année du second référendum sur l’indépendance du Québec, ndlr.), les indépendantistes croyaient que l’heure était venue. Aujourd’hui, qu’est-ce qu’il en reste ? Ce n’est plus tellement dans l’air du temps. C’est dommage, parce qu’il était assez excitant de penser qu’on pouvait avoir un pays indépendant francophone au cœur de l’Amérique ! Moi, ce qui m’importe le plus, c’est que le français perdure. La langue est mon cheval de bataille. Avec mes BD, j’essaie de la transmettre comme je peux. J’essaie d’y faire fleurir ma culture. » En ce sens, Michel Rabagliati a les pouces verts.

 

Article paru sur plan-neuf

Publié dans bande dessinée

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