Sabina Guzzanti et son "Draquila" au Star St-Exupéry

Publié le par Nicolas Hecquet

C'est une petite révolution qui a secoué les murs du cinéma Star St-Exupéry, le mercredi 13 octobre, lors de la projection en avant-première de Draquila, l'Italie qui tremble, le dernier film de Sabina Guzzanti. Cinq ans après le succès de Viva Zapatero !, la réalisatrice italienne est venue en personne présenter son nouveau documentaire coup-de-poing sur la politique de Silvio Berlusconi.

 

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Icône

A en croire la ferveur avec laquelle les spectateurs ont accueilli leur compatriote, Sabina Guzzanti est sans conteste l'icône de tous les Italiens hostiles au « Cavaliere ». Victime en 2003 de la censure lorsque son émission TV a été supprimée des programmes de la chaîne Rai Tre, la présentatrice déchue est partie, caméra à l'appui, à la recherche d'explications auprès des personnalités politiques .

Berlusconi en Dracula des Abruzzes

De cette enquête est né Viva Zapatero !, une docu-fiction où la réalisatrice dénonce la main-mise du gouvernement italien sur la télévision nationale. Avec Draquila, la critique part d'une actualité bien différente, le tremblement de terre qui a dévasté la cité de L'Aquila, et dévoile au grand jour la corruption latente des dirigeants bien décidés à profiter de cette catastrophe pour redorer leur image. Mais à travers un Berlusconi dépeint en Dracula des Abruzzes, qui prend à la gorge et saigne les rescapés de L'Aquila, Sabina Guzzanti entend bien élargir son propos à l'ensemble du pays. « J'ai pensé que ce petit microcosme pouvait raconter ce qui se passe dans toute l'Italie. » explique-t-elle avant d'exprimer son désarroi, vivement rallié par le public : « Pourquoi les Italiens votent-ils toujours Berlusconi ? »

En mêlant la satire à l'investigation, juxtaposant les propos de rescapés aux écoutes privées de politiciens, la réalisatrice nous entraîne dans les rouages douteux du pouvoir et nous en dresse un visage terrifiant. Dérive totalitaire du gouvernement, mise au pas de la population, escroqueries en tous genres, l'Italie semble tendre à un terrorisme d'Etat dont L'Aquila n'est que l'épicentre.


 

Moyens totalitaires

Au fur et à mesure du scénario, le spectateur ne peut nier l'aubaine qu'a constitué ce drame pour le « Cavaliere ». « C'est comme si Dieu lui avait tendu la main », affirme Sabina Guzzanti. Soupçonné de corruption par la justice ou fragilisé par les scandales sexuels, Berlusconi a très vite compris que ce tremblement de terre, vécu comme un drame national, pouvait l'aider à regagner la sympathie de la population. Et pour arriver a sa fin, tous les moyens semblent bons, même les plus totalitaires : utilisation des médias de masse, affiliation d'un événement public (l'offre de 4000 logements) à une célébration nationale (son anniversaire). Le paroxysme étant la perversion de la Protection Civile « bras armé et économique du président du Conseil », capable de rendre tout à fait compatible avec la loi ce qui est illégal, et de réprimer sommairement le peu des droits laissés aux citoyens sinistrés...

Dictocratie

Hormis la critique faite à la dictocratie évidente du gouvernement italien, le film évoque de manière générale le malaise du conditionnement humain. Le récit des rescapés et de leur vie dans leur camp de fortune est l'un des moments forts du film. Sous la surveillance des forces de l'ordre, assisté par un paternalisme exacerbé, le quotidien des survivants va peu à peu se transformer en rétention dans une prison à ciel ouvert. Contraints de respecter des règles arbitraires ou de partir pour nulle part, certains apparentent leur survie à une « torture », à un « lavage de cerveau » institutionnalisé. On interdit aux réfugiés toute consommation de sodas, d'alcool, de café, pour ne pas les exciter... On leur fait croire à la nécessité de rester dans le campement pour les prémunir contre toute attaque de voleurs, qui bien entendu n'auraient rien à dérober.

Oppression à petite échelle

L'Italienne ne cache pas ses idées. Pour elle, il est clair que cette oppression à petite échelle appelle à une suppression des droits sur l'ensemble du pays. Si l'approche narrative peut donc parfois contrevenir à l'utilisation du documentaire, c'est le choix délibéré de la réalisatrice qui entend bien nous entraîner avec conviction vers ses inquiétudes et ses critiques. Le propos est loin d'être neutre mais il frappe avec vigueur. Toute la thèse de film pourrait se concentrer dans cette réplique : « Un homme à terre est plus docile qu'un homme vaillant ».

Débat

Après la projection du film a suivi un débat avec le public. Là encore, la réalisatrice ne démord pas. Pour contourner la censure, elle explique avoir produit le documentaire avec son propre argent et ne le distribue que dans les salles indépendantes. Pour convaincre la majorité des spectateurs, elle a modéré le côté satirique et son implication personnelle qui faisait la caractéristique de Viva Zapatero !. « Ce n'est pas une histoire personnelle et il n'y a pas de raison que j'y sois plus qu'autre chose. Etre hors de l'écran apporte de la beauté et plus de rigueur».

Bannière

Et en effet, Draquila, l'Italie qui tremble est devenu un pur produit de contestation. Suffisamment fort pour désarçonner le « Cavaliere » à lui tout seul, le film est une bannière qu'il faut rejoindre et grâce à laquelle on devient de facto un opposant au régime. Pour preuve, la gauche italienne en est même venue à critiquer la réalisatrice pour avoir passé sous silence son rôle d'opposition dans l'affaire. Et du côté du gouvernement, le film déplaît au plus haut point. Dès que Draquila a été présenté à la presse, Silvio Berlusconi l'a vivement critiqué. Quelques jours plus tard, le ministre de la Culture était à son tour intervenu en déclarant vouloir le boycotter au festival de Cannes.

Petite bombe à retardement, le film connaît depuis un succès tonitruant auprès de la population qui va même jusqu'à manifester son mécontentement dans les rues de Rome. Quoi qu'il en soit, au Star St-Ex, s'il est vrai que les Italiens parlent avec les mains, les minutes d'applaudissement ont congratulé Sabina Guzzanti d'un triomphe total.

 

+ voir le reportage photo de Vincent Hanrion à L'Aquila

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