Stéphane Hessel : « La démocratie européenne n’est pas assez directe »

Publié le par baptiste cogitore

Le mois dernier, Stéphane Hessel affirmait à Thorens-Glières que l’ « Europe va droit dans le mur ». Alors que les « Indignados » madrilènes viennent de lever le camp sur la Puerta del Sol, l’auteur d’Indignez-vous ! revient sur son engagement européen.


P1080701.JPGStéphane Hessel à Thorens-Glières, le 14 mai 2011


Quelle était votre vision de l’Europe, à la fin de la guerre ?

            A la Libération, la construction d’une Europe pacifique ne semblait pas seulement possible : elle était indispensable. Les Résistants et les déportés dans les camps de concentration nazis étaient pour la plupart des Européens convaincus.

 

A Thorens-Glières, lors de la réunion annuelle des « Citoyens Résistants d’hier et d’aujourd’hui », vous avez affirmé que « l’Europe doit être un lieu où les valeurs du CNR doivent être appliquées et non bafouées ». Comment appliquer ce programme à l’Europe s’il est disloqué en France ?

            Le programme du CNR était évidemment conçu pour être appliqué en France : il s’agissait là d’un programme national. Mais il reposait sur de grands principes que l’on pouvait appliquer partout en Europe de l’Ouest.

            A l’époque, nous n’envisagions pas un vaste élargissement à l’Est. Aujourd’hui, les valeurs du CNR devraient être appliquées à l’ensemble de l’Union européenne (UE).

            Si ce programme est « disloqué » en France, il l’est aussi dans d’autres Etats : l’Europe actuelle va dans un sens exactement contraire. Parce que dans les années 1960, l’Europe n’était pas encore victime des forces de la mondialisation et du capitalisme. Le programme des « Jours heureux » devrait donc avoir aujourd’hui un cadre fédéral. Mais s’il est encore « rattrapable » en France, il est bien loin d’être réalisé ailleurs.

 

Y a-t-il eu un consensus sur le projet européen dans le programme du CNR ? Comment expliquer que ce consensus ait volé en éclats alors que les Etats européens allaient économiquement bien mieux qu’aujourd’hui ?

            Oui, il y a eu un consensus dans le programme du CNR, mais il n’était pas explicite pour la France. Nous voyions l’Europe de l’époque comme un immense projet à construire. Ce travail devait naturellement s’inscrire dans la durée. Cela dit, il y eut immédiatement des résistances nationalistes à surmonter dans différents Etats.

            Pourquoi ce consensus a-t-il volé en éclats ? L’essor économique de l’Europe n’a pas favorisé une union politique. C’est une union économique, faisant office de pis-aller, qui s’est construite. Dans cette « CEE » (« Communauté économique européenne », ndlr.), le commerce et l’économie furent prioritaires. L’UE est bien unie sous le signe de la mondialisation, c'est-à-dire des marchés capitalistes. Des hommes comme Jean Monnet espéraient pourtant réaliser un projet politique commun. La communauté d’intérêts économiques devait en fin de compte laisser place à une communauté politique…

 

Quel regard portez-vous sur l’Europe aujourd’hui ? Quelle Europe appelez-vous de vos vœux de  « résistant d’hier et d’aujourd’hui » ?

            Une Union européenne fondée sur des valeurs fondamentales et démocratiques, portées par les Résistants, qui n’acceptent pas la décrépitude d’une Europe uniquement dirigée par les intérêts commerciaux des Etats membres : voilà mon vœu !

            L’Europe a impérativement besoin des valeurs fondamentales à défendre : ces valeurs étaient la base du CNR. Une telle Europe est actuellement souhaitable et nécessaire. Mais elle est aujourd’hui enfermée dans une société mondiale mue par les marchés et le capital. Autrement dit : elle va droit dans le mur ! 

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Que pensez-vous du mouvement des « Indignados »1 espagnols et de leurs revendications pour une « démocratie réelle, maintenant ! » ?

            Ils ont tout à fait raison, bien sûr : en Espagne comme en France et dans le reste de l’Europe, nous avons besoin d’une nouvelle vision de la démocratie. Une démocratie directe, désirée et réalisée par ses citoyens.

            Aristote définissait trois types de régime politique : la tyrannie, l’oligarchie et la  démocratie.  La tyrannie (le gouvernement d’un seul), nous l’avons connue dans les années 1930-1940. L’oligarchie (le gouvernement par une petite élite), nous sommes en plein dedans.

Quant à la démocratie, il faut la réinventer pour la faire enfin s’appliquer, sur les deux rivages de la Méditerranée.

            La démocratie européenne n’est pas assez directe : elle donne des pouvoirs énormes à la finance et n’est promue et défendue que dans une vision libérale du monde, dans un projet de marchés, de mondialisation et de libre-échange.

            Il faut donc revendiquer une démocratie qui tiendrait compte des besoins de tous et de chacun. C’est ce à quoi aspirent les « Indignés » en Espagne, en France et les insurgés des pays arabes, où l’on voit bien avec quelle violence les régimes tyranniques répondent à cette aspiration !

 

L’Union européenne (UE) doit-elle s’étendre, en intégrant p.ex. des pays comme la Serbie, la Turquie ou encore la Croatie ? Pourquoi s’étendre si chaque Etat se replie sur lui-même à la moindre « crise » traversée ?

            Voilà la question fondamentale. En théorie, il faudrait qu’à chaque crise, les instances européennes renforcées — dans le cadre d’une Europe fédérale, p.ex. — soient capables de manifester leur solidarité. Cela empêcherait les Etats de l’UE et les voisins proches (la Croatie, la Turquie, etc.) de se replier sur eux-mêmes.

            L’UE doit en outre pouvoir apporter des réponses et un réel soutien aux pays membres qui traversent ces crises. Ce fut le cas en Grèce, en Irlande ou au Portugal. Mais l’Europe ne le fait pas encore assez bien, car elle est avant tout soumise au marché mondial dont j’ai parlé.

            Néanmoins, l’UE apporte des éléments de réponse : il faut donc continuer à étendre le modèle démocratique européen, à condition d’être assez fort pour venir en aide à chaque Etat en difficulté.

 

Comment lutter contre un repli identitaire des membres de l’UE ? Les frontières ne sont-elles pas d’abord intellectuelles ?

            Ah ! C’est une vaste question ! Je dirais qu’il faut lutter contre la tentation identitaire en faisant bien comprendre aux citoyens de chaque pays membre qu’un repli sur soi ne peut qu’accroître leurs problèmes et leurs difficultés. Renoncer à l’euro pour revenir à une monnaie nationale, par exemple, est tout simplement insensé : cette monnaie serait immédiatement attaquée par les marchés et produirait une inflation gigantesque.

            Quant à l’espace Schengen, sa fermeture (provisoire) entend répondre à une situation conjoncturelle. Nous faisons face à des mouvements migratoires dont nous ne soupçonnions pas la violence. Qu’à ce moment-là, les différents Etats essaient de repousser les migrants, cela peut se comprendre, mais cette attitude n’est évidemment ni européenne, ni responsable. Il faut donc protéger la liberté de circuler à l’intérieur de l’Europe, tout en maintenant une concertation intelligente au niveau européen.

            Vous parlez de « frontières intellectuelles » : c’est sûrement vrai. Voilà pourquoi nous devons absolument défendre l’éducation de jeunes citoyens européens. Afin qu’ils prennent conscience que l’Europe fédérale peut apporter des solutions concrètes et défendre un certain nombre de valeurs. Voilà ce qu’intellectuellement, nous devons faire comprendre.

 

L’écrivain et résistant Jorge Semprun s’est éteint le 7 juin. Que vous inspire sa disparition ?

            Jorge Semprun était un ami très cher dont la mort m’a beaucoup attristé. Le décès de sa femme avait été pour lui une rude épreuve, et je crois qu’il traversait une période très sombre. Pourtant, il n’a jamais cessé d’être un Européen convaincu ! Chaque fois que j’ai parlé avec lui, il répétait : « Nous devons construire l’Europe ! ». Il n’y avait pas plus européen que Semprun : il l’était absolument, dans ses livres et de toute sa conscience. Son identité était aussi fragmentée que ce continent. Il était à la fois espagnol, français, allemand, hollandais... Ainsi doit-on le considérer comme l’un des plus grands Européens d’aujourd’hui.

 

Propos recueillis par Baptiste Cogitore
Photos : Claire Audhuy©

1 Indignez-vous ! s'est vendu à 400.000 exemplaires en Espagne. Le mouvement des Indignados, nourri par la lecture de l'opuscule de Stéphane Hessel, est né à Madrid, peu avant les élections municipales et régionales du 22 mai. Les Indignados protestaient contre le chômage des jeunes diplômés (près de 45%), l'apathie et la corruption de la classe politique espagnole, et revendiquaient un changement de mentalités sous le slogan "Democracia real ya!" ("Démocratie réelle, maintenant!").

Publié dans rencontre

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Démocratie Directe 01/12/2011 23:00


Je n'ai malheureusement pas les capacités d'organisation d'un tel rassemblement, mais je pense que tous le peuple d'Europe devrait se réunir à Strasbourg pour demander l'éléction d'un parlement
(Européen) par un mode de scrutin direct!


Renverser des gouvernements nationaux en Europe serait inutile vu le peu de pouvoir qu'ils ont. Il faut s'exprimer là où les choses se décident, j'ai bien peur que si un mouvement du peuple
européen dans son ensemble ne demande pas l'instauration de la démocratie en Europe les replis nationaux l'emporteront pour nous menez à finalement pas grand chose de bon.


Sans vouloir faire de l'anti-parisianisme primaire, les dirigeants Français restent accrochés à des visions centrées sur eux même, sur des nations issues du temps du chemin de fer. Quel serait
leur opinion si nous décidions depuis Strasbourg d'instaurer une monnaie différente sur chaque rive de la Seine?


Prenons le pouvoir à Strasbourg, à Bruxelles, prenons le pouvoir là où il est, entre démocrates de gauche et de droite, entre démocrates de tout notre belle Europe!