"Tu cherches palabre, là?"

Publié le par baptiste cogitore





Aya-de-Yopougon-5

Lors de leur passage-éclair à Strasbourg pour une séance de dédicace du 5
e tome d’Aya de Yopougon
à la Librairie Kléber, Marguerite Abouet et Clément Oubrerie reviennent sur leur série primée en 2006 à Angoulême (prix du Premier album).

 

On vous présente souvent comme deux auteurs arrivés récemment à la bande dessinée. Aya est en effet votre première série pour l’un et l’autre… Est-ce que cette image de « nouveaux venus » qui vous colle à la peau vous agace ?

 

Marguerite Abouet : En ce qui me concerne, il y a cinq ans, j’étais assistante juridique. Aujourd’hui je suis auteur de bande dessinée et j’assume totalement notre « nouvelle venue » dans ce milieu !

 

Comment vous êtes-vous rencontrés autour de cette histoire ?

 

Clément Oubrerie : C’est un peu l’effet du hasard. Marguerite publiait des textes pour la jeunesse que je trouvais formidables et que j’avais envie de mettre en images. Au départ, la première forme d’Aya devait être un album jeunesse : Akissi, le nom de la petite sœur d’Aya dans la série. Et puis on a vieilli l’héroïne pour arriver à cette forme.

 

Comment êtes-vous arrivés tous les deux à ce rythme qui fait d’Aya de Yopougon une histoire construite comme les séries télévisées des années 1970 — qui apparaissent si souvent au fil des pages ?

 

C.O. : C’était dans l’écriture dès le départ… Comme le format de la collection est assez petit et que l’intrigue met en scène beaucoup de personnages dans des lieux différents, on a vite été tentés de mettre une séquence par page ou par double page.

 

M.A : J’ai été élevée dans les séries TV à Abidjan. Toute la journée, il y avait Dallas qui passait à la télé. J’ai été bercée par ça. On retrouve les noms des héros de séries dans Aya : Bobby, Ray, Pamela… Ce sont des clins d’œil, bien sûr, mais il faut dire que les Africains ont tendance à croire ce qu’ils voient dans ces séries-là !

 
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Vous dites que vous avez été bercée par cette ambiance : Aya de Yopougon s’est construite autour d’images et d’événements que vous avez vécus à Yopougon (quartier populaire d’Abidjan, en Côte d’Ivoire) ?

 

M.A. : Moi je n’avais pas l’âge d’Aya quand j’étais en Afrique, mais plutôt celui d’Akissi. Je suis née à Yopougon : cet endroit, cette ambiance, cette solidarité féminine, je les ai bien connus. Tout cela existe et pourrait exister, encore aujourd’hui. Mais les histoires qui y sont racontées ne sont pas « autobiographiques » à proprement parler…

 

Ce qui frappe quand on lit Aya, c’est le langage : les proverbes comiques, les bons mots lâchés pour se débarrasser d’un dragueur importun, le parler ivoirien et ses expressions populaires… Est-ce que vous avez essayé de restituer fidèlement une langue ou avez-vous glissé du côté de la caricature ?

 

M.A. :  D’abord il y a le nouchi, l’argot ivoirien inventé par les jeunes qu’il me semblait normal de restituer. Les proverbes, les citations font partie de l’éducation africaine qui veut que toute action se termine par une maxime, un proverbe. J’ai été élevée dans les proverbes : j’avais un grand-père qui nous racontait des histoires incroyables autour du feu. J’ai eu la chance de vivre ça. Il terminait toujours ses histoires par des proverbes… Et puis tous les grands Africains (du moins les plus anciens) aiment bien les citations. Quand on était petits, le journaliste du 20h à la TV présentait toujours les titres avec une citation d’Houphouët-Boigny [alors président de la Côte d’Ivoire] : « La paix, ce n’est pas un beau mot, c’est un comportement » ou « Les chiens aboient, la caravane passe ». À l’époque, on pensait que c’était de lui ! Quand je suis arrivée en France, j’ai compris que non… Mais oui, c’est une culture très imagée, tout comme les joutes verbales : le gat-gat était un jeu qui consistait à s’envoyer des phrases mordantes jusqu’à ce que l’un des deux jouteurs abandonne. On aime bien discuter, débattre, rivaliser par les mots : on aime bien les palabres, comme on dit !

 

C.O. : Il existe un vrai parler : les personnages sont assez subtils, ils ont des réactions différentes et toujours cohérentes dans leur langage, leur façon de s’exprimer. C’est ce qui en fait le charme, je trouve. C’est le côté « marseillais » des Ivoiriens !

 

M.A. : Aya est un personnage plutôt neutre autour duquel gravitent les autres, ses amis, leurs parents… Elle parle un français correct (le « gros français ») qui agace parfois — ou embrouille — ses amis. Alors elle se met à leur niveau en parlant aussi, de temps à autre et selon les circonstances, le nouchi.

 
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Vous avez prévu d’adapter Aya au cinéma par la boîte de production « Autochenille » que vous avez fondée avec Joann Sfar, Clément Oubrerie, et qui prépare la sortie du Chat du rabbin. Comment allez-vous travailler Aya pour le cinéma ?

 

C.O. : La production du Chat du rabbin commencera en janvier 2010 (si tout va bien), et on préparera Aya l’année prochaine… Nous allons apporter quelque chose qui manque cruellement à la BD : le langage, le phrasé, que ne savent pas lire les lecteurs occidentaux. En vrai, c’est beaucoup plus drôle à entendre qu’à lire !

 

Avez-vous des projets communs pour les prochaines années, à part ce film ?

 

M.A. : Le sixième (et dernier) tome d’Aya. Une BD sur un vieux commissaire africain. Et puis chacun a des projets différents : pour ma part, j’ai une série BD « jeunesse » en chantier avec le dessinateur Mathieu Sapin : Akissi. Et une autre série, Bienvenue, dans la collection « Bayou » avec un autre dessinateur.

 

C.O. : Le film m’occupera une bonne partie de l’année prochaine. J’aimerais aussi écrire une bande dessinée que j’ai en tête depuis des années. Mais il faut que je me calme un peu, là ! 

 

// Marguerite Abouet a fondé l’association « Des livres pour tous » qui cherche à créer des bibliothèques de quartier en Afrique : la première a été ouverte à Yopougon.


Marguerite Abouet lit un extrait du tome 3 d' Aya de Yopougon 

 


Publié dans bande dessinée

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