"Une tombe au creux des nuages", de Jorge Semprun

Publié le par baptiste cogitore

 

Au creux des langages

 

 Semprun9782081236332FS


Jorge Semprun était à Strasbourg le 11 juin pour parler de son dernier livre, Une tombe au creux des nuages. Constitué d’une vingtaine de conférences données en Allemagne et en Israël, ce recueil d’une profonde lucidité sonde l’histoire de l’Europe et de sa construction. À bientôt 87 ans, l’écrivain continue le combat pour une cause qui l’a toujours animé : celle de la démocratie.

 


Identité

De la guerre civile espagnole à la Résistance française, de Buchenwald au Parti communiste anti-franquiste puis au ministère de la Culture de l’Espagne démocratique, Jorge Semprun a bataillé ferme contre les nationalismes et le repli des puissances européennes sur elles-mêmes. La question de l’identité est au fondement dans l’oeuvre de cet écrivain qui voulait « devenir philosophe avant que l’Histoire n’en décide autrement ». Né en 1923 dans une famille espagnole de la grande bourgeoisie catholique, élevé par une nourrice allemande et étudiant au lycée Henri IV après avoir fui les franquistes aux Pays-Bas, Semprun en est venu au constat suivant : « Moi, je n’ai aucun problème d’identité ! Dans une ville où il y a un fleuve — ou un port —, quelques musées et des livres, je ne me demande pas si je suis en France, en Espagne ou en Allemagne : je sais que je suis chez moi ! ». Reprenant la phrase de l’écrivain antifasciste allemand Thomas Mann qui, de son exil européen répétait « Ma patrie, c’est ma langue », Semprun multilingue répète souvent, un stylo coincé entre deux doigts : « Ma patrie, c’est le langage ». C’est à partir de cette identité éclatée, fragmentée et recomposée d’un exode à l’autre, d’une langue à l’autre, que Jorge Semprun a mené ses combats.

 

« Trouver une âme à l’Europe »

Une tombe au creux des nuages n’est pas un nouveau roman sur la Résistance ou Buchenwald mais un état des lieux de la dynamique européenne de ces vingt dernières années, par l’un des derniers grands esprits du XXe siècle. Semprun a assisté à l’émergence du rêve européen. Et y a activement participé, même si les communistes (comme les gaullistes) n’ont jamais porté ce projet dans leur cœur. Pourtant membre du Parti communiste espagnol (PCE) dont il fut l’un des dirigeants pendant sa période de clandestinité sous Franco, Semprun reconnaît que la vision d’une Europe supranationale était portée par les démocrates chrétiens centristes : non par la gauche, ni par la droite. « À l’époque, ceux qui ont bâti l’Europe l’ont fait contre deux menaces évidentes : le retour du nazisme et la présence envahissante de l’empire soviétique ». Et de constater, en pleine crise européenne : « Il est plus difficile de construire pour que contre quelque chose. Sortir de cette crise par le haut — et non par le bas —, ce serait trouver une âme à l’Europe ».Mais quelle âme lui trouver, quand chaque nation tend à se replier sur soi, et quand toute l’Europe tremble sous les assauts des marchés financiers tout en s’émerveillant d’une accolade entre deux chefs d’État au détour d’un énième plan de sauvetage de l’euro ? Quid du spirituel et de la culture quand l’économie de l’Europe est au bord du gouffre ?

 

Cafouillages

Face aux cafouillages qui jalonnent l’histoire du projet européen, Semprun place son livre sous le signe de la renaissance d’une langue : l’allemand, que l’auteur parle aussi couramment que le français. Dans Une tombe au creux des nuages (qui reprend le titre d'un poème de Paul Celan) sont convoqués Husserl, Elias Canetti, Hermann Broch, et mis en relation avec Marc Bloch, Léon Blum, Moshe Maïmonide (un rabbin du XIIe siècle, auteur du Guide des perplexes) ou encore Jacques Maritain et Emmanuel Mounier qui ont tous contribué à la pensée commune d’une Europe philosophique, politique, littéraire et spirituelle. Priant son auditoire d’excuser les anecdotes qui jalonnent en outre ses romans, Semprun considère son histoire personnelle comme intimement mêlée à l’histoire européenne : guerre civile espagnole, Occupation et Résistance, déportation, clandestinité, exclusion du PCE pour divergence idéologique avec la ligne du Parti, effondrement du Bloc soviétique et achoppements de l’Union sur les grandes questions jamais réglées (comme l’échec de la CED en 1954 et le refus de la supranationalité, par exemple). Si l’Europe est en panne aujourd’hui, c’est parce qu’elle n’appartient plus aux générations d’hommes et de femmes politiques capables de la concevoir autrement que comme une extension de leur propre pays, dit encore Semprun, sans nostalgie : « L’Europe a d’ailleurs toujours été partagée entre l’intérêt commun autour de l’unité et les intérêts particuliers de chaque membre ».

 

Block 56

Dans la pensée de Jorge Semprun, Buchenwald est au cœur de la nouvelle Europe, qui s’est esquissée dès 1945 : tour à tour camp nazi (entre 1937 et 1945) et stalinien (de 1945 à 1953), il a été érigé sur les hauteurs de l’Ettersberg où Goethe et son secrétaire Eckermann discutaient au pied d’un chêne détruit par un bombardement allié en août 1944, à deux pas de Weimar, la grande capitale intellectuelle du XIXe siècle allemand. Les dimanches à Buchenwald, les détenus avaient le droit de se reposer. Pour ceux qui ne plongeaient pas immédiatement dans un mauvais sommeil à peine réparateur, c’était le jour des débats philosophiques et politiques. C’est là que la conscience de la nouvelle Europe est née : dans la puanteur des latrines et du Revier (infirmerie), dans le Block 56 où le sociologue Maurice Halbwachs et le sinologue Henri Maspero (tous deux moururent au camp) abordaient la notion kantienne du « Mal radical ». Intellectuels français et antifascistes allemands (Willi Seifert) se côtoyaient, imaginaient une Europe libre et démocratique. Pour certains, les démocraties nouvelles allaient se voir accoler l’étrange adjectif pléonastique de « populaires ».

 

Lumineuse

Dans la première conférence du recueil, intitulée « L’arbre de Goethe » qu’il prononça en 1986 devant un auditoire allemand, Semprun s’excuse : « Je ne suis pas un dévot de l’ordre chronologique dans les récits ». Il en va de même dans ces articles où le conférencier chenu va et vient d’une date à l’autre, à rebours de l’Histoire comme pour mieux en comprendre les enjeux, mettre en lumière ses rouages. L’auteur aime d’ailleurs citer le fragment des Feuillets d’Hypnos, les écrits de Résistance du Capitaine Alexandre — alias René Char —, dont il a fait sa devise : « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». La tombe au creux des nuages est indéniablement lumineuse.

 

 

// Une tombe au creux des nuages, Flammarion, « Climats », 19 euros

photo : litterales.com

 

Publié dans littérature

Commenter cet article