Le Théâtre du son présente sa
nouvelle création : L’oreille du Prince.
Bientôt, au festival Ososphère.
Samedi après-midi, sur la place Broglie bondée. Au milieu du « village
culturel », des passants font la queue devant une étrange construction aux parois transparentes d’où filtrent quelques notes. Derrière les portes et les vitres, des ressorts, des
bouteilles, des cymbales, un vieux clairon, un stéthoscope et des tuyaux dans tous les sens…
Jeanne Barbieri (chant et percussion) et Thomas Valentin (piano) sont diplômés du Conservatoire de Strasbourg. Tout comme Alexis Thépot (scénographe, plasticien
et violoncelliste), qui est quant à lui issu des Arts déco. Ces trois artistes ont formé le groupe de musique À notre tutoiement (chanson française). Avec leur « Théâtre du Son », ils
ouvrent les portes d’un labyrinthe acoustique plein d’humour et de douceur. Rencontre avec ces trois performeurs.
Comment est née l’idée d’un « théâtre du son » ?
Alexis Thépot : J’avais vu un
spectacle du compositeur allemand Heiner Goebbels qui m’avait énormément plu : pendant une heure et demie, on assistait à une installation sonore. Il n’y avait pas d’acteurs mais plein de
mécanismes. C’était incroyable : je me rendais compte qu’on pouvait raconter des histoires rien qu’avec des sons. Nous voulions recréer cette structure mais en y ajoutant une dimension
plastique. Tous les ingrédients ont alors été réunis pour une forme de théâtre : le visuel et le sonore se sont mis peu à peu au service d’une dramaturgie.
Et la structure de ce que vous appelez « la maison », c'est-à-dire l’installation elle-même : comment est-elle
apparue ?
Alexis Thépot : Au départ, il
s’agissait de créer un espace tridimensionnel où le spectateur serait plongé dans des sons qui ne seraient pas traités de manière électronique. On voulait avoir une approche acoustique et
sensitive du son : faire entrer les visiteurs dans un espace où ils seraient invités à vivre une expérience sonore très enveloppante.
Jeanne Barbieri : Dans sa forme
actuelle, la performance comporte aussi de la musique électro-acoustique alors que jusqu’ici, la seule musique qu’on y faisait entendre était uniquement celle qu’on jouait en
acoustique…
Alexis Thépot : Les spectateurs
pénètrent jusqu’au cœur de l’installation, dans un espace acoustiquement neutre d’où leur parviennent des sons de différents endroits. C’est comme une toile blanche sur laquelle on étalerait
différentes couleurs.
C’est ça, l’ « oreille du Prince » ?
Alexis Thépot : Dans le théâtre
italien, « l’œil du Prince » était l’endroit depuis lequel l’effet d’illusion fonctionnait au mieux. C’était au milieu du premier balcon, au centre de la salle. Sur un plan sonore,
c’est un peu la même chose. Quand on n’est pas au centre d’un dispositif où arrivent plusieurs sources de son, on perd beaucoup d’éléments. Chacun arrive donc dans cet endroit après être passé
par les différentes pièces. C’est le point d’écoute privilégié, en quelque sorte.
Quels sont vos rôles dans la performance de L’Oreille du
Prince ?
Alexis Thépot : Le travail du
texte se fait de manière improvisée, sauf pour les chansons. Notre répertoire chanté nous fédère musicalement, mais on n’a jamais de « produit fini » parce qu’on ne travaille jamais sur
deux formes identiques de performance.
Jeanne Barbieri : À partir de
nos compositions musicales, nous avons créé un univers dans lequel nos personnages évoluent. Cet univers est commun à nous trois. Ce ne sont pas des rôles précis mais chacun a sa manière de
parler, de se déplacer...
Thomas Valentin : Nous décidons
de tout à partir des improvisations, qu’elles soient musicales ou textuelles. À partir de là, nous incorporons les chansons qui préexistent.
Jeanne
Barbieri : On se raconte une histoire qui suit un fil conducteur mais qui n’est jamais la même. Il y a
des personnages qui reviennent à chaque performance. Il nous faut garder une forme narrative très souple dans laquelle on ne se perd pas, qui nous permet de suivre un fil directeur tout au long
de l’heure que dure la performance.
En même temps, tout ça est bourré d’humour : le théâtre du son, c’est comme un jeu ?
Alexis Thépot : Un peu. Dans notre apprentissage de la musique improvisée, on nous parlait de « blagues »: un propos musical doit se construire comme
une blague avec une introduction, un climax et une chute.
Jeanne Barbieri : Les échos du public qu’on a pu avoir vont dans ce sens. La plupart des gens qui entrent dans l’installation nous disent qu’ils ont
l’impression de redevenir des enfants. Il doivent trouver par où passer, comment ouvrir une porte. Il y a un côté labyrinthique qui est très ludique…
À part un voyage en enfance, que vont vivre les spectateurs qui entrent dans la « maison » ? Une expérience… intime ?
Jeanne Barbieri : On se déplace
et on leur parle. Parfois, ce sont eux qui s’adressent à nous spontanément… jamais à nos personnages, malheureusement ! Mais c’est parce qu’ils sont très sollicités : se déplacer dans
la maison, ouvrir les portes, écouter… En général, ils sont un peu… perdus.
Alexis
Thépot : Nous établissons un rapport de proximité qui peut être dérangeant. Mais nous mettons toute
notre énergie à mettre à l’aise le spectateur, à le préparer pour qu’il ne se retrouve angoissé dans la maison… Notre but est d’éveiller les sens du spectateur, pas de le mettre mal à l’aise.
Oui, c’est une forme de théâtre intime, même si ce n’est pas que du théâtre…
Jeanne Barbieri : Nous ne
sommes pas du tout dans quelque chose de provocant. C’est une forme de douceur qui se crée, surtout à la fin, dans l’oreille du Prince, là où le spectateur est au centre des sons.
Propos recueillis par Baptiste Cogitore, le 15 septembre 2009 sur un banc de l’agréable pelouse ensoleillée de l’École
nationale supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg (ÉSAD)
photos : documents remis
// prochaines performances de L’Oreille du
Prince :
+ les 25, 26 (de 22h30 à 00h30) et le 27 septembre au festival de musique Ososphère (Laiterie)
+ les 1er, 2 et 3 octobre à 18h
(Laiterie)
// retrouvez À notre tutoiement dans Novo du mois de septembre (p.13)
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