"Will you ever be happy again ?", de Sanja Mitrovic

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Dans un espace scénographique dépouillé, le regard se concentre nécessairement sur les comédiens et les images qu’ils nous donnent à voir ou à entendre : les fragments d’une enfance à Belgrade marquée par les souvenirs d’une fervente adulation pour Tito, des photos de grands-parents venant écouter un discours d’Adolf Hitler à Hambourg, les discours nationalistes de Slobodan Milosevic et les bombes de l’OTAN sur la Yougoslavie… Les images acquièrent une présence extrême et troublante, presque envahissante, sur l’écran en fond de scène.

 


 

La pièce se fonde sur les expériences personnelles de l’auteur et de l’acteur allemand Jochen Stechmann : tout part ainsi de l’intime pour rejoindre le groupe, un pays, une nation. Interrogation sur la mémoire autant que sur l’identité, Will you ever be happy again ? ne dénonce rien, ne porte aucun jugement (ni sur les grands-parents allemands adulant le Führer, ni sur le maître d’école yougoslave donnant des sujets de rédaction qui font l’éloge du parti communiste et de son chef, ni sur les chants des supporters de l’équipe de foot serbe ou munichoise…). Elle donne à voir les univers de deux enfants d’une fin de XXe siècle où les systèmes politiques se suivent, se superposent, s’enchevêtrent sans logique — sinon celle des guerres successives qui ont hanté (et hantent toujours) la Serbie et l’Allemagne.

 

Qu’est-ce qui fait l’identité d’un pays ? comment s’invente une nation ? quelles images y associons-nous ? comment un pays est-il jugé à l’aune de l’Histoire ? où sont passés les anciens criminels de guerre dans cette Europe unie, bienveillante et tranquille ? « Mon intention n’était pas d’afficher une opinion spécifique, une seule vérité, qui n’existe pas, dit Sanja Mitrovic dans un entretien accordé à Diversions Magazine. Tout comme nous nous sommes confrontés sur scène à nos histoires personnelles dans des contextes historiques précis, il a fallu ménager un espace afin que le public puisse projeter sa propre expérience. Il ne fallait donc pas recréer un contexte historique particulier, mais reconsidérer ce dernier à l’aune du présent, pour soulever des questions sans porter de jugement. Une manière de se débarrasser de nos a priori. Le théâtre est l’endroit idéal pour cela. »

 

Sanja et Jochen jouent à être eux-mêmes et d’autres, ils jouent à être nous. Infiniment proches, comme des amis d’une même communauté, d’un même groupe : le nôtre. D’ailleurs au début de la pièce, Jochen se lève de son fauteuil au milieu de la salle et rejoint la scène, prolongeant notre rôle, celui de public, de spectateurs. Rien de faussement « théâtral » dans cet homo ex machina : Jochen est l’un de nous , notre semblable. Le fait que son grand-père ait assassiné Rosa Luxembourg « avec ses copains des Casques d’Acier » ou qu’il ait encore, au fond d’un vieux carton, un « certificat d’aryanité » n’y change rien. Quant à Sanja, serbe ou hollandaise, qui finira par l’aimer ? Aura-t-elle toujours cette froide tristesse des visages qu’on voit sur les billets serbes de 100 ou 500 milliards de dinars ? Sera-t-elle un jour à nouveau heureuse ?

 

 

// Au hall Kablé, vendredi 5 juin à 18h30, samedi 6 juin à 20h et dimanche 7 juin à 18h30

 

 

BC

 

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